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DIEU SEUL LE SAIT
Un très grand roman inclassable, dans lequel Nancy
Huston met Dieu dans la peau du narrateur. A la fois ironique
et tragique, Dolce agonia est inoubliable.
Nancy Huston est un personnage à part de la littérature
contemporaine. D’abord parce que cette Canadienne (elle
est née en 1953 à Calgary) a fait ses études
secondaires à Boston et à New York, mais surtout
parce que depuis plus de 20 ans elle vit à Paris. Le
résultat de ce « nomadisme » en fait un
écrivain parfaitement bilingue qui écrit ses
romans indifféremment en anglais ou en français…
et qui se charge elle-même de les traduire dans l’autre
langue ! Mais peut-on encore parler de traduction dans ce
cas-là ? Elle, préfère dire qu’il
s’agit "d’une deuxième version originelle
du même livre". La formule est aussi belle que
son talent est grand.
Avec Dolce agonia, Nancy Huston part d’un postulat divin
exposé dès les premières pages : c’est
Dieu lui-même qui va nous raconter une histoire. Pas
n’importe quelle histoire, l’une de ses préférées.
Une histoire qui démontre sa supériorité
: "Quand je rencontre les créateurs des autres
univers, je m’efforce toujours d’être modeste.
Plutôt que de me vanter de l’excellence de mon
œuvre, je les félicite pour la beauté et
la complexité de la leur… Mais à part
moi, je ne puis m’empêcher de trouver que la mienne
est supérieure, car je suis le seul à avoir
inventé une chose aussi imprévisible que l’homme."
Passée cette entrée en matière poétiquement
burlesque, Nancy Huston (ou plutôt Dieu) nous raconte
cette soirée de Thanksgiving chez Sean Farrell poète
et professeur de poésie à l’université.
Autour de lui, ce soir-là, ses proches : collègues,
amis, ancienne maîtresse… En tout une dizaine
de personnes que l’on va observer durant quelques heures,
de la préparation du repas à la séparation
au petit matin. Passé et présent se mêlent
dans la conversation et les échanges des convives :
vieilles histoires, quotidien, projets… Autant de futilités
naturelles, humaines, dérisoires. Mais la trouvaille
géniale de Nancy Huston est d’intercaler, entre
chaque chapitre, la "suite et fin" de la vie d’un
convive.
Associé à l’omniscience de Dieu, le lecteur
découvre ainsi tour à tour l’avenir de
chacun. En quelques lignes ou quelques pages, son sort est
scellé. "Charles sera le dernier à partir.
Il a quatre longues décennies devant lui. Argent, célébrité
[…]" "Tout comme Charles, Derek aura de la
chance ; il ne me verra pas venir. Comme ça le choquerait
d’apprendre qu’il ne lui reste que cinq années
à vivre ! […]" "C’est à
soixante-deux ans que Brian viendra me rejoindre [...]"
Etc.
Mais Nancy Huston ne se contente pas de cette trouvaille.
C’est son style, son intelligence du récit qui
fascine, qui hypnotise le lecteur. Sa façon d’enchaîner
les scènes par un « coq à l’âne
», une association d’idées toujours pertinente,
suscite une admiration qui ne se dément pas tout au
long des presque 500 pages de Dolce agonia. Ce roman est de
ceux qui marquent durablement le lecteur, de ceux que l’on
recommande chaleureusement à ses vrais amis, comme
un cadeau précieux qu’on souhaite leur faire.
Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Novembre 2003
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