Nouveau
roman de Nancy Huston et nouvel émerveillement pour celle dont
on guette chaque publication comme une source de lumière dans
la grisaille littéraire courante.
Faut-il encore présenter Nancy Huston ? À cinquante-trois
ans, l’écrivaine francophone née au Canada mais
vivant en France depuis plus de vingt ans, est de ces personnages
rares dont chaque nouvelle publication est attendue avec impatience
par un public d’admirateurs fervents. Jaloux de leur "intimité"
avec celle qui refuse le jeu médiatique traditionnel de l’édition
germanopratine, ils n’ont d’autre lien avec elle que ses
histoires originales toujours construites avec finesse et originalité.
Elle-même l’avoue d’ailleurs : "[pour commencer
un nouveau roman], il s’agit à chaque fois de trouver
la contrainte qui me donnera le maximum de liberté. La contrainte,
autant que la liberté, est partie intégrante de notre
identité humaine." Ainsi ne sait-on jamais à quoi
s’attendre en découvrant (enfin) la première page
de ses livres…
La contrainte de Lignes de faille est simple : une saga familiale
racontée à rebours par quatre narrateurs successifs
qui s’expriment alors qu’ils ne sont âgés
que de six ans et perçoivent le monde qui les entoure à
l’aune de leur jeune âge et de leur compréhension
limitée (mais toujours pertinente) des choses et des événements.
Solomon, le premier, prend la parole. Nous sommes en 2004, il a six
ans, donc, et vit aux Etats-Unis. Viendra ensuite Randall, son père,
que l’on retrouve au même âge en 1982. Ce sera ensuite
au tour de Sadie, mère de Randall et grand-mère de Sol,
de s’exprimer (nous sommes en 1962), et enfin Kristina, mère
de Sadie, etc. de "conclure" cette saga par la révélation
du secret familial enfoui, en 1944, dans l’enfance de celle
que Solomon, dans le premier chapitre, appelle affectueusement AGM
: arrière grand-mère.
Entre-temps, on aura remonté le temps et traversé toute
la seconde moitié du XXe siècle, de sa tragédie
fondatrice (la Seconde Guerre Mondiale) à ses multiples conséquences
politiques : anéantissement de l’Allemagne nazie, fondation
d’Israël, politique américaine hasardeuse, montée
de l’Islam radical… On aura aussi exploré les failles
de cette famille emblématique d’une époque qui,
de l’Europe de l’Est à l’Amérique
de Bush, aura affronté les turbulences et les continents en
laissant, ici et là, un peu de son âme et de sa mémoire.
Comme toujours avec Nancy Huston, on ressort enthousiaste et bouleversé
des cinq cents pages d’intelligence et d’émotion
qu’elle nous offre avec une belle régularité depuis
plus de vingt ans. Et impossible de se lasser : elle change tout à
chaque fois. Tout, sauf son extraordinaire talent !