Traduit de l'espagnol (Mexique)
par Dominique Fischer
La Série Noire - 206 pages
Le
nom de l'auteur est imprononçable, mais ça ne
l'a pas empêché d'écrire le meilleur roman
noir de ces huit cents dernières années ! À
lire toutes affaires cessantes !
Les sœurs Baladro, Archangela et Seraphina, exercent avec
un certain talent pour les affaires, le doux métier de
maquerelles. Et pour diversifier leur activité, elles
ont monté trois bordels dans trois villes du Mexique
de la fin des années 50. Les affaires sont florissantes
jusqu’au jour où le gouverneur du cru ne trouve
rien de mieux que d’imposer la fermeture des maisons closes.
Et voici nos sœurs maquerelles avec leur quinzaine de pensionnaires
sur les bras qui ne rapportent plus un centime. Heureusement,
certaines d’entre elles se mettent brutalement à
mourir.
Je reçois cet été un mail d’un ami
qui vit au Mexique et qui me dit : "Je viens de lire le
meilleur roman policier de ces huit cents dernières années
et c’est un Mexicain qui l’a écrit !"
Suit le titre du roman et le nom imprononçable de son
auteur : Les Mortes de Jorge Ibargüengoitia (c’est
dur à lire, à dire et à écrire,
au prochain coup je "copie/colle"). Comme je suis
un garçon très influençable et à
l’achat littéraire compulsif, je fonce aux Mots
Bleus et me ridiculise en tentant de passer la commande avec
mon espagnol de base.
Je ne lis jamais les préfaces. Ce n’est pas un
principe, c’est de la précipitation mixée
avec de la flemme, je me fous de la prose des préfaciers,
je veux celle du type dont j’ai acheté l’œuvre,
point barre, à part, bien entendu, quand c’est,
je sais pas moi, Echenoz qui préface Manchette, le genre
d’accident éditorial qui n’existe qu’une
fois. Du coup, je fonce dans Les Mortes comme sur la voie de
gauche d’une autoroute allemande et j’en sors au
bout de quelques heures, moitié hilare, moitié
transis avec l’impression de n’avoir rien lu d’aussi
parfait sur les idiots depuis La conjuration des imbéciles
de John Kennedy Toole. La brosse d’Ibargüengoitia
est acerbe autant que précise et la galerie de ses personnages
est digne d’un musée de cire à la gloire
des cons. Tout le casting secondaire des hommes que manipuleront
les sœurs Baladro est irréprochable, à commencer
par le suprêmissime Capitaine Bedoya qui mène,
en second appliqué, la rafale punitive sur les filles
retorses.
Je sors de là en me disant : tiens, je vais craner et
en parler à Christophe Dupuis, genre je viens de découvrir
un auteur Mexicain que tu devrais essayer. Oui, je sais, on
fait pas le malin avec un type qui a fréquenté
Baleine et qui fait des conférences sur la couleur du
roman noir, mais bon. Résultat, j’aurais dû
m’abstenir et lire la préface. Dupuis me répond
qu’Ibargüengoitia a aussi écrit un autre trésor
Deux crimes et qu’il est mort à Madrid le 27 novembre
1983 dans une catastrophe aérienne. Vous aussi, épatez
vos amis.