Dans
les sous-sols d’un luxueux hôtel de Reykjavík,
on retrouve le corps d’un homme. Portier de l’hôtel,
Gudlaudur était homme à tout faire depuis près
de vingt ans, enchaînant les tâches ingrates. À
quelques jours de la Saint Sylvestre, on l’a trouvé dans
le cagibi qu’il habitait sous la majestueuse réception,
dans la tenue de Père Noël qu’il revêtait
chaque année pour animer le hall de l’endroit. Poignardé
à de multiples reprises, Gudlaudur est dans une posture post
mortem doublement embarrassante pour le directeur qui craint pour
sa notoriété : hors du pantalon pend l’appendice
reproducteur du Père Noël d’occasion, sagement habillé
d’un préservatif. Le commissaire Erlendur prend alors
ses quartiers d’hiver pour mener une enquête qui va faire
remonter à la surface de vieux démons.
La voix est le troisième roman d’Arnaldur Indridason
traduit en France et mettant en scène le commissaire Erlendur.
Diplômé d’histoire de l’université
d’Islande, journaliste, critique de film puis scénariste,
Indridason nous livre des histoires islandaises bien éloignées
de celles des tour-opérateurs. Ce ne sont ni celles des jolies
petites maisons rouges qui émergent de la neige, ni celles
des geysers et des bains d’eaux soufrées. Sa brigade
d’enquêteurs, menée par Erlendur, quinquagénaire
épuisé par une vie de famille disloquée dont
les drames passés résonnent systématiquement
dans ses investigations, rame même sérieusement dans
les ombres d’une petite île dont la population est aussi
secouée que la géologie du pays.
Comme il l’a fait avec La
cité des jarres puis avec La
femme en vert, Indridason visite les confins de l’enfance
martyrisée dans le silence d’un voisinage sourd. Les
ambiances sont lourdes à souhait, nouées autour de deux
ou trois intrigues qui impliquent toujours les principaux protagonistes
de l’histoire. On notera tout de même que ce dernier opus
se veut plus léger. Là où, précédemment,
il traversait le pays de part en part en écoutant les témoignages
les plus atroces, Erlendur décide dans La voix, de reposer
sa fatigue. Il s’installe dans une chambre sans chauffage que
le directeur de l’hôtel consent à lui céder
et fait venir à lui les divers suspects de cette histoire d’enfants
stars tombés dans l’oubli. Cette position devient presque
drôle, allégeant tout au moins la noirceur du propos,
tant le défilé est bigarré. Erlendur lui-même
semble, dans son épuisement, faire preuve d’une saine
fatalité alors même que sa fille revient le hanter avec
ses problèmes de drogues et sa perception pessimiste de l’existence.
Ce qui est le plus prenant chez Indridason, ce sont ses passages tout
en douceur sur les douleurs de la vie. Ici, Erlendur est à
nouveau visité par son frère, qu’il a perdu, enfant,
dans une tempête de neige, perte contagieuse sur laquelle il
a bâti une famille pour mieux l’abandonner, devenant un
homme désespérément seul et étranger aux
siens.
Parfois, la lecture d’Indridason s’avère émotionnellement
difficile. La voix ne déroge pas de cette fabrication. Mais
on y trouve aussi une étude tout à fait prégnante
du rôle de parents comme constituante éternelle de toute
société. Ce sont donc de très beaux romans, bourrés
d’humanisme et d’une joie de vivre qui ne demande qu’à
s’échapper.
Et ce n’est pas parce qu’on y tue le Père Noël
que ça ne ferait pas un très beau cadeau pour les fêtes.
Bien au contraire, il n’est pas de mythe que l’on ne transgresse.