Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Josée Kamoun
Points Seuil - 208 pages
"Tout
romancier digne de ce nom doit être capable d’inventer
un personnage plus intéressant qu’une personne
réelle." Tout le talent de John Irving est dans
ce défi permanent. A lire ou à relire.
Ce roman de John Irving est une véritable épopée…
sauf que les personnages restent des hommes et des femmes comme
les autres, avec leurs contradictions, leurs souffrances et
leurs joies. Parfois ces personnages nous semblent bien plus
proches que des personnes réelles avec des caractères
tout en nuances, subtils et complexes. "Tout romancier
digne de ce nom doit être capable d’inventer un
personnage plus intéressant qu’une personne réelle",
dixit Irving lui-même.
L'œuvre de Dieu, la part du diable est l'histoire d'Homer
Wells, un orphelin dont toutes les tentatives d'adoption ont
été des échecs. Il vit à l'orphelinat
de Saint Cloud's dans le Maine, auprès du Docteur Wilbur
Larch, un gynécologue qui camoufle sa "part du diable"
(pratiquer des avortements alors que c'est illégal) derrière
l'œuvre de Dieu (mettre au monde des enfants). Pour lui,
aucune honte, c'est un sacerdoce et une activité indispensable
à la bonne marche du monde : pourquoi forcer une femme
qui ne le désire pas à avoir un enfant ?
Au fil du temps, l'homme déjà mûr et l'orphelin
vont tisser des sentiments de tendresse, d'amour filial. Le
docteur voudrait qu'Homer lui succède mais Homer doit
d'abord devenir un adulte et suivre Wally et Candy dans leur
univers.
On suit la vie d'Homer Wells avec curiosité et entrain
puis on la quitte à regret. Une fois le livre refermé,
et à son tour, on se sent comme orphelin.
Le roman est dense de plusieurs histoires, de plusieurs vies.
Il y a d'abord celle du Docteur Larch, celle d'Edna l'infirmière
de Saint Cloud's, Homer bien sûr, mais aussi Candy et
Wally, et Mellony une autre orpheline. Ce ne sont pas les seuls.
Parfois on se surprend à penser qu'une intrigue aussi
riche aurait mérité d'être un peu plus exploitée,
mais peut-être n'est-ce qu'un simple caprice de lecteur.
Irving a longtemps été accusé de n'écrire
que des romans autobiographiques, ce qui est largement inexact.
Même s'il s'autorise à puiser dans sa propre vie
ainsi que dans celle d'autrui pour inspirer la trame de ses
romans. Par exemple, tout comme Homer Wells, Irving n'a jamais
connu son père.
Par contre, il affirme "que le vrai n’est pas toujours
vraisemblable, et que pour être crédible, il ne
suffit pas qu’une histoire ait eu lieu. L’incroyable
mais vrai existe et, pour tout dire, l’imagination a le
pouvoir de choisir des détails plus plausibles que ceux
que nous livre la mémoire." Puiser dans sa propre
expérience n'est pas un crime, et exorciser ses démons
par l'écriture non plus, cependant cela ne suffit pas
toujours à rendre une histoire intéressante. C'est
pourquoi Irving travaille comme un acharné sur ses romans.
Il ne parle jamais de talent mais de travail. Ses histoires
sont toujours captivantes et au moins aussi complexes que les
personnages qu'il met en "scène".