Une
histoire a priori banale, celle d’une jeune femme ivre de tristesse
et de colère, déboussolée parce que son compagnon,
son amour, est parti. Puis, au gré des narrateurs qui se succèdent,
on apprend la (triste) réalité, et l’on est emporté
dans un quasi huis-clos étourdissant en compagnie d’un
trio qui se révèle infernal, et de leur proie.
Au départ, la narratrice est une jeune femme errante, perdue,
désemparée, qui ne sait plus où elle en est :
qui était l’être aimé, où est-il,
est-il remplaçable ?
"Il faut que je me débarrasse des enfants, trois ou quatre,
je ne sais plus. Des enfants que nous n’avons pas eus, des enfants
tenaces, dont je serai toujours enceinte."
A vrai dire, le premier chapitre du livre est assez déroutant,
on a du mal à suivre (sans doute parce qu’on ne sait
pas encore d’où l’on vient) mais on pressent, on
espère même, que l’écriture va évoluer
et que les choses vont se mettre en place.
Puis la narratrice nous fait le récit de la rupture brutale,
d’une lâcheté inconcevable, qu’elle a subie.
Sans dévoiler la façon dont elle se fait larguer - il
n’y a pas d’autre mot ! - je dirai juste que ça
donnera une idée inédite aux plus lâches d’entre
nous !
Cependant, Régis Jauffret n’épilogue pas, ne s’appesantit
pas sur la douleur liée à la rupture et ne tombe pas
dans la description vue et revue de l’état d’esprit
de l’amant(e) éconduit(e). C’est là que
réside l’originalité du roman ; là et aussi
dans une écriture très particulière puisque la
jeune femme, que l’on pensait être le personnage principal,
perd la parole au profit de différents narrateurs qui vont
la lui prendre successivement et se la couper allégrement.
Chacun veut rétablir la vérité, sa vérité.
"Je vous ai parlé de notre couple et de Damien. J’ai
été aussi objective que l’on peut quand on parle
des siens. J’aurais pu nous présenter sous un jour plus
tendre, plus aimable, vous nous auriez trouvés sympathiques,
et l’envie de nous connaître aurait titillé quelques-uns
d’entre vous. C’est volontairement que je n’ai rien
dit des dons exorbitants que nous faisons mensuellement à l’UNICEF."
L’on se rend compte que la jeune femme a été confrontée
à une famille (au sens strict, un couple et son fils) dont
les membres sont incapables d’aimer, qui même entre eux
se détestent d’une façon larvée et qui,
pourtant, font bloc, sont soudés, accrochés à
leur apparence et leurs possessions matérielles qui semblent
compter plus que tout.
On apprend (sic) que les apparences sont trompeuses, et que celle
qu’on pensait troublée, voire au bord de la folie, est
sans doute la plus saine d’esprit et on la plaint sincèrement
d’être tombée non seulement sur ce type (dont la
vie privée sera déballée) mais surtout sur une
telle bande de fous.