| Un
roman plus que noir qui nous fait découvrir un specimen
peu connu de l'homo americanus : le stringer, ce "journaliste"
d'un genre un peu spécial…
Filo a quitté Saint-Nazaire pour l’Amérique.
Un diplôme new-yorkais de cinéma en poche, il
file à la conquête de Los Angeles. Mais les portes
des studios de Burbank restant closes, Filo se retrouve toutes
les nuits sur un parking d’Inglewood, une caméra
beta sur les genoux, un scanner branché sur les fréquences
radio de la police et des pompiers, attendant l’appel
brutal du fait divers sanglant. Avec sa caméra et une
métamorphose considérable de son éthique,
Filo va devenir un stringer, un rapace aveugle à la
douleur planant au-dessus des morts violentes, filmant et
vendant ses images au plus offrant des network, pour une poignée
de dollars.
Dans la série "Que reste-t-il à découvrir
sur l’Amérique ?", Jean-Paul Jody nous apporte
ce document à l’importance non-négligeable
: le stringer. On avait l’impression de le connaître
mais les Américains l’avaient soigneusement dissimulé,
comme une sorte d’animal endémique honteux, sous
les traits d’un journaliste sans foi ni loi, opportuniste
et capable des pires bassesses pour faire et vendre de l’image.
Mais journaliste tout de même, soit une entité
vouée à la révélation de la vérité
et répondant aveuglément aux commandements du
fameux premier amendement : Gena Davis et Andy Garcia dans
Héros malgré lui, Courtney Cox dans la série
des Scream, William Atherton dans la série des Die
hard, Jennifer Jason Leigh dans Le grand saut ou encore Nicole
Kidman dans Prête à tout, tous avec, plus ou
moins, la capacité de s’amender avant le dénouement
final.
Avec Stringer, Jean Paul Jody nous révèle donc
qu’on nous a menti. Le stringer est l‘homme de
la situation, seul, indépendant comme le livreur de
pizza, apte aux trois huit, technicien hors pair, frustré
d’une vie artistique, les idéaux en berne (en
arrivant à Los Angeles, Filo fonce à Hollywood
voir le Chinese Theater, lieu des plus somptueuses premières
à la grande époque des nababs, et ne trouve
qu’un boulevard délabré sur les trottoirs
duquel zonent les silhouettes haves de quelques camés),
héraut du désespoir vendeur agissant par faim.
C’est du noir de noir, un démoulage frigorifiant
d’impressions d’Amérique, la contemplation
de notre rêve américain qui n’en finit
plus de s’autodéboulonner dans des fictions-réalités
douce-amères.
L’écriture de Jody est à la hauteur de
la désillusion de son Filo à la vingtaine joyeuse
et rapidement ensevelie. On démarre dans le tout beau,
tout doux d’un giron familial à peine quitté
; on finit dans le sang et la poussière d’une
nuit profonde où règne encore une sorte de candeur
à laquelle on s’accroche nous aussi pour ne pas
chavirer par-dessus bord.
L’Amérique a inventé le happy-end.
Le vrai roman noir ne connaît pas de happy-end.
Stringer est un roman noir.
Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Décembre 2003
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