Le
génocide Rwandais, c'est un million de morts. Un chiffre
effroyable et absurde qui commence à prendre son sens
dans ce terrible roman de Jean-Paul Jody.
Détective privé, Kinscoff se voit confier la recherche
d’un rwandais nommé Aimé. Mais il n’est
vraisemblablement pas seul sur la piste de ce type introuvable.
D’investigations en témoignages, Kinscoff va brutalement
se retrouver immergé dans une Histoire qui le dépasse
par ses faits nauséabonds : les massacres du Rwanda et
l’impressionnante nébuleuse qui fut à l’origine
d’un des plus effroyables génocides du vingtième
siècle.
De la foultitude de documentation qu’a ingurgité
Jean Paul Jody pour écrire ce roman tourmenté,
on découvre la crème atroce, l’insupportable
écume, le résultat d’un implacable tri qui,
s’il sert une intrigue devenant presque prétexte
à, prend l’allure d’un document ultime sur
un événement dont on ne mesurera jamais complètement
l’impact.
Plus d’un million de morts. En lisant La position du missionnaire,
ce chiffre prend soudain un relief que nos digestions rapides
de l’information avaient poli, ratatiné, quasiment
rendu évanescent. Un million de morts. Pour insister
sur ce chiffre qui ne ressemble plus à rien, Jody nous
met en relation directe avec les témoins que rencontre
son détective privé, homme naïf et de bonne
volonté, à la recherche d’un pauvre type
égaré : journalistes, politiques, médecins,
religieux, juges… Comme lui, on découvre l’atrocité
qui se cache derrière le nombre opaque. Un million de
morts n’ont aucune espèce de représentation
autrement que vertigineuse. Mais prenez-en juste une poignée,
une dizaine d’entre eux, hommes, femmes, enfants, vieillards
sans distinction, et imaginez-les en train de se faire découper
vivant à la machette d’autres hommes, femmes, enfants
vieillards qui jusque-là n’avaient rien contre
eux. La machette, celle des champs de canne à sucre,
entaillant la chair dans une grande cérémonie
d’épuration ethnique qui confond tout et n’écoute
que l’ivresse d’un moment fort, d’une voix
répétitive, d’un programme politique sans
queue ni tête, derrière lequel, comme derrière
les troncs d’une épaisse forêt, s’agitent
les intérêts occidentaux (ressources minières,
pétrolifères et consort).
Voilà ce que découvre, dix ans après ce
million de morts, un Kinscoff abasourdi et ses lecteurs aux
bords des larmes. On pourrait presque se demander si l’aspect
documentaire, si complet, si riche, si bridé même
par le trop petit nombre de pages disponibles, ne se suffirait
pas à lui-même. Mais non. L’intrigue fait
tout, elle se glisse au milieu de cet imbroglio de géopolitique
infâme, met en exergue les faits avérés
et, surtout, fait sortir de sa boite le diable de la naïveté
occidentale qui ne s’abreuve en réponses que des
bonnes presses, celles qui polissent la réalité
complexe pour en faire une sorte de purée digeste dont
on ne se souviendra plus la semaine suivante.
Le détective Kinscoff va découvrir une réalité
qui remonte à la surface en même temps que l’homme
qu’il recherche. Une réalité qui lui éclate
au visage alors qu’au bout de ce parcours initiatique,
il pensait avoir tout compris sur le Rwanda, l’Afrique
et l’homme en particulier, assemblage de particules élémentaires,
primales et malignes avec de grands sursauts d’humanisme
expiatoire.
La position du missionnaire nous répète inlassablement
que nous n’avons rien compris et que nous ne comprendrons
jamais, quels que soient les actes terrifiants et les témoignages
qui iront avec.