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LA POSITION DU MISSIONNAIRE
Jean-Paul JODY

Contre-Bandiers Editeurs - 345 pages
Le génocide Rwandais, c'est un million de morts. Un chiffre effroyable et absurde qui commence à prendre son sens dans ce terrible roman de Jean-Paul Jody.


Détective privé, Kinscoff se voit confier la recherche d’un rwandais nommé Aimé. Mais il n’est vraisemblablement pas seul sur la piste de ce type introuvable. D’investigations en témoignages, Kinscoff va brutalement se retrouver immergé dans une Histoire qui le dépasse par ses faits nauséabonds : les massacres du Rwanda et l’impressionnante nébuleuse qui fut à l’origine d’un des plus effroyables génocides du vingtième siècle.
De la foultitude de documentation qu’a ingurgité Jean Paul Jody pour écrire ce roman tourmenté, on découvre la crème atroce, l’insupportable écume, le résultat d’un implacable tri qui, s’il sert une intrigue devenant presque prétexte à, prend l’allure d’un document ultime sur un événement dont on ne mesurera jamais complètement l’impact.

Plus d’un million de morts. En lisant La position du missionnaire, ce chiffre prend soudain un relief que nos digestions rapides de l’information avaient poli, ratatiné, quasiment rendu évanescent. Un million de morts. Pour insister sur ce chiffre qui ne ressemble plus à rien, Jody nous met en relation directe avec les témoins que rencontre son détective privé, homme naïf et de bonne volonté, à la recherche d’un pauvre type égaré : journalistes, politiques, médecins, religieux, juges… Comme lui, on découvre l’atrocité qui se cache derrière le nombre opaque. Un million de morts n’ont aucune espèce de représentation autrement que vertigineuse. Mais prenez-en juste une poignée, une dizaine d’entre eux, hommes, femmes, enfants, vieillards sans distinction, et imaginez-les en train de se faire découper vivant à la machette d’autres hommes, femmes, enfants vieillards qui jusque-là n’avaient rien contre eux. La machette, celle des champs de canne à sucre, entaillant la chair dans une grande cérémonie d’épuration ethnique qui confond tout et n’écoute que l’ivresse d’un moment fort, d’une voix répétitive, d’un programme politique sans queue ni tête, derrière lequel, comme derrière les troncs d’une épaisse forêt, s’agitent les intérêts occidentaux (ressources minières, pétrolifères et consort).

Voilà ce que découvre, dix ans après ce million de morts, un Kinscoff abasourdi et ses lecteurs aux bords des larmes. On pourrait presque se demander si l’aspect documentaire, si complet, si riche, si bridé même par le trop petit nombre de pages disponibles, ne se suffirait pas à lui-même. Mais non. L’intrigue fait tout, elle se glisse au milieu de cet imbroglio de géopolitique infâme, met en exergue les faits avérés et, surtout, fait sortir de sa boite le diable de la naïveté occidentale qui ne s’abreuve en réponses que des bonnes presses, celles qui polissent la réalité complexe pour en faire une sorte de purée digeste dont on ne se souviendra plus la semaine suivante.

Le détective Kinscoff va découvrir une réalité qui remonte à la surface en même temps que l’homme qu’il recherche. Une réalité qui lui éclate au visage alors qu’au bout de ce parcours initiatique, il pensait avoir tout compris sur le Rwanda, l’Afrique et l’homme en particulier, assemblage de particules élémentaires, primales et malignes avec de grands sursauts d’humanisme expiatoire.

La position du missionnaire nous répète inlassablement que nous n’avons rien compris et que nous ne comprendrons jamais, quels que soient les actes terrifiants et les témoignages qui iront avec.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Septembre 2004
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