Untitled Document
 

     LiVReS
 
LE MONDE CONNU
Edward P. JONES

Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Nadine Gassie

Albin Michel - 513 pages
"Il avait trente-cinq ans et durant tous les instants de ces trente-cinq années là, il avait été l’esclave de quelqu’un. L’esclave d’un homme blanc et puis l’esclave d’un autre homme blanc et à présent […] esclave surveillant pour un maître noir."

Dans l’Amérique des années 1850, avant la Guerre de Sécession, l’esclavage est encore la règle dans les Etats du Sud. Et le système est à ce point "normalisé" et "perfectionné" que les noirs affranchis peuvent à leur tour posséder des esclaves noirs, avec les mêmes droits sur leurs "possessions" que s’ils étaient blancs !

Sur la base de ce détail méconnu, "anomalie" de l’histoire américaine, Edward P. Jones brosse, dans ce premier roman, une vaste saga qui, sur plusieurs décennies va ressusciter un monde disparu, oublié depuis longtemps. Et son propos est d’autant plus convaincant qu’il allie, avec virtuosité, complexité romanesque et sérieux dans les recherches historiques.

Personnage central du roman, Henry Townsend, dont la mort prématurée donne à Edward P. Jones l’opportunité de retracer la vie et celle de ses proches, est de ces noirs qui adopteront le style de vie des blancs aisés. Jeune noir né esclave, mais racheté par son père, ébéniste réputé affranchi par son maître, Henry bénéficiera ainsi d’une bonne éducation et deviendra planteur à son tour, sous l’œil bienveillant et protecteur de son ancien propriétaire.

A force d’allers-retours narratifs entre le passé, le présent et l’avenir, se dessine peu à peu une société ambiguë et complexe où la loi et l’ordre s’accommodent souvent de passe-droits, où l’affection côtoie la cruauté… mais aussi une société où, pour le noir, rien n’est jamais acquis, où tout peu basculer du jour au lendemain.

Si le propos nuancé de Jones (on est loin de l’œuvre poignante et déchirée de Toni Morrison) confère beaucoup d'authenticité au livre, cela se traduit parfois par des longueurs d'autant plus pesantes que son style littéraire est peu rythmé. Mais même si l’ouvrage aurait gagné à perdre, dans sa seconde partie, une centaine de pages diluant la narration dans des événements très secondaires, Le monde connu n’en reste pas moins un témoignage fort (et très bien écrit) sur une époque terrible (couronné aux Etats-Unis par le Prix Pulitzer 2004 et le National Book Critics Circle Award).


Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Novembre 2005
Untitled Document













Untitled Document
Copyright © 2001-2006 - Tous droits réservés