ILS SONT VOTRE
EPOUVANTE
ET VOUS ETES LEUR CRAINTE
Thierry JONQUET
Le Seuil - 352 pages
Magistral
tableau de la banlieue, mais aussi des démissions de chacun
face à la criminalité, ce roman vous prend à
la gorge.
Thierry Jonquet est né en janvier 1954 dans la région
Parisienne. Son expérience d’ergothérapeute dans
des hospices l’emmène aux portes de la dépression.
Il s’en sort en écrivant son premier roman, Le bal des
débris, publié au Fleuve Noir en 1984. Par la suite,
certains de ses romans feront la réputation de la Série
Noire (Mygale, Les Orpailleurs, Moloch). Notons que les Orpailleurs
a été adapté à la télévision,
devenant la série Boulevard du Palais avec Jean-François
Balmer. Cela fait donc plus de vingt ans que Jonquet appartient au
paysage littéraire français, alternant les publications
entre Gallimard et Le Seuil. Connu, reconnu mais pas aussi médiatique
qu’une Amélie N. ou un Jean D’O.
Jonquet trouve ses sujets dans la lecture des journaux, mais aussi
dans l’observation de la réalité. Il y a plus
d’un an et demi, il s’est mis en tête de traiter
de la banlieue. Il a fait une longue enquête d’où
a émergé le sujet d’Ils sont votre épouvante
et vous êtes leur crainte, son dernier roman, paru ces derniers
jours aux éditions du Seuil.
Ce titre provient d’un poème de Victor Hugo, daté
de 1871 et rendant hommage aux Communards. C’est un titre, mais
il peut être mis en exergue de ce livre, dont il faut dire que
son écriture a commencé avant les émeutes des
banlieues de novembre 2005, et avant le meurtre d’Ilan Halimi.
La grande force de Jonquet est d’avoir intégré
le réel dans la fiction qu’il écrivait.
Jonquet dresse le tableau d’une ville imaginaire nommée
Certigny, placée dans un département bien réel
: le 93. Les quartiers de cette ville sont sous la coupe de différentes
tribus. Des musulmans Salafistes, des arabes de la pègre, un
magouilleur africain nommé Boubakar le magnifique, un dealer
sorti de taule et qui fournit toute une cité et ses environs
en dope.
Toutes ces tribus font régner leurs lois pour que continue
leur business.
C’est dans ce contexte qu’a lieu la rentrée des
classes au Collège Pierre de Ronsard. Anna Doblinsky, jeune
enseignante fraîchement émoulue des IUFM, y affronte
sa première rentrée des classes. Elle va croiser la
route de Lakdar Abdane un jeune garçon dont la main droite
est devenue inerte à la suite d’un plâtre mal fait
aux Urgences. Lakdar voulait devenir dessinateur et il sent désormais
que sa vie est foutue.
Voilà quelques-uns des ingrédients que Jonquet met dans
son shaker avant de le secouer et de nous servir un des meilleurs
livres de cette année, livre qui a en plus le mérite
de nous parler de nous et des gens qui vivent près de nous.
Car Jonquet n’est pas loin de ces écrivains américains
que nous admirons tant. Comme eux, il sait disséquer notre
quotidien le plus cru et nous le renvoyer au visage avant qu’on
ne soit tenté de déguerpir.
Ce que nous montre Jonquet est terrible et désespéré.
Pourquoi faudrait-il affronter ce qu’il nous dépeint
? Parce que, qu’on soit pessimiste ou optimiste, il faut envisager
le pire pour tenter d’y remédier.
Cela dit, ce roman alimentera vos cauchemars et mettra en perspective
les conneries que nous inflige la première chaîne de
télé dans ses infos et ses programmes, la montée
de l’intégrisme autant religieux que terroriste, l’affrontement
inévitable entre arabes et juifs.
Il y avait bien quelques années que nous pensions être
dans un état de pré-guerre civile. Thierry Jonquet en
dissèque brillamment tous les ferments. Ne fermons pas les
yeux, ne regardons pas ailleurs. Vivre ensemble et en bonne intelligence
dépend de nos volontés communes.
Et c’est bien pourquoi nous ressentons ce roman comme étant
profondément pessimiste.