L’AMOUR
COMME ON L’APPREND
A L’ECOLE HOTELIERE
Jacques JOUET
POL - 442 pages
Oh
le beau titre ! Beau comme la promesse gourmande de quelques centaines
de pages de plaisir ému et nostalgique. Promesse tenue, et
même au-delà.
Auteur discret pourtant à la tête d’une bibliographie
plus qu’honorable (romans, nouvelles, poèmes, pièces
de théâtre et essais), Jacques Jouet, est aussi, depuis
1983, un digne membre de l’Oulipo dont il a croisé la
route dès 1978, lors d’un stage d’écriture
dirigé par Paul Fournel, Georges Perec et Jacques Roubaud (excusez
du peu !).
L’amour comme on l’apprend à l’école
hôtelière n’a pourtant rien à voir avec
un quelconque "texte à contrainte". On est, au contraire,
de plain-pied dans le roman traditionnel, voire dans la saga familiale
qui, sur deux générations, va nous faire partager l’existence
de Georges Romillat et de ses proches.
Georges Romillat est, à l’orée des années
50, jeune professeur dans une école hôtelière.
Sa discipline (expérimentale et vite abandonnée) est
"l’amour". Pas le sexe ! Non, l’amour de son
prochain, ou plus prosaïquement, l’amour du client. Son
bien-être, son confort…
De la théorie à la pratique, Georges Romillat en vient
à fonder son propre établissement, à Etampes,
avec la complicité Mariette, l’une de ses élèves
devenue sa femme.
Toute la première moitié du roman de Jacques Jouet est
ainsi consacrée à l’aventure du couple désireux
de défendre farouchement ses "convictions hôtelières"
et de faire de l’Hôtel du Large une enseigne à
la notoriété indiscutable.
Ils y parviendront, malgré des difficultés qui ne sont
rien, pourtant, en comparaison de ce qui les attend après la
naissance de Sylvain, leur premier fils. Enfant prodige et prodigue,
champion du sexe précoce, de l’homosexualité,
de la mythomanie, du spectacle-roi, du bonheur marginal, de la générosité
et de l’irresponsabilité financière (liste non
close), Sylvain est le centre de la seconde partie de la saga des
Romillat qui traverse les "trente glorieuses", la guerre
d’Algérie et mai 68 pour arriver jusqu’aux années
sida.
La chute de la maison Romillat et de l’Hôtel du Large,
laminés par l’apparition des grandes chaînes hôtelières,
est inéluctable et ne nous sera pas épargnée…
Véritable roman "à l’américaine",
foisonnant de détails, de trouvailles, de bonheur de vivre,
de personnages incroyables et d’anecdotes piquantes, L’amour
comme on l’apprend à l’école hôtelière
est truculent et se dévore comme un repas gastronomique préparé
par un Chef inventif.
L’écriture vive et élégante de Jacques
Jouet n’est d’ailleurs pas pour rien dans l’émotion
permanente qui habite le lecteur. Émotion d’autant plus
vive à la lecture d’un épilogue écorché
vif dans lequel l’auteur nous livre les clés personnelles
de cette saga. À commencer par l’admiration sans borne
du jeune garçon qu’il fut pour son grand frère
trop vite disparu après avoir brûlé la chandelle
par les deux bouts.