Traduit de l’allemand (Autriche)
par Jean-Bernard Pouy
L’Atalante - 176 pages
MERLE
CHANTEUR
Le roman oublié d’un philologue Autrichien disparu
en 1982 et remis au goût du jour grâce à
une traduction (et un peu plus encore ?) de Jean-Bernard Pouy.
Un philologue Autrichien retiré du monde se voit confié
par un groupe de militaires Américains un merle dans
sa cage et un mystérieux message. Sa mission sera, au
plus vite, de comprendre et d’expliquer le message et
la présence du volatile.
Arthur Keelt (1902-1982) est sans aucun doute l’un des
linguistes les plus doués de sa génération
mais certainement aussi l’un des plus méconnus.
Largement citée par bon nombre de ses disciples puis
enseignée dans quelques-unes des plus grandes universités
d’Europe, l’œuvre très pointue de ce
philologue Autrichien semble aujourd’hui oubliée
ou perdue dans la nébuleuse d’autres exercices
que certains qualifieront trop vite de moins abscons.
C’est pour tirer hors de cet injuste caveau son auteur
mirifique que l’Atalante a ressorti l’année
dernière l’unique roman que Keelt écrivit
au cour de sa longue carrière de chercheur : Le merle
(Die amsel). Et c’est bien une nouvelle facette de l’œuvre
de ce catéchumène de Musil que l’on découvre
à travers ce récit épars, dense et exigeant
: à 52 ans, Arthur Keelt écrit simplement un roman
comme on fait une valise après une demi-vie d’ascèse.
Et cinquante ans avant l’autofiction vendeuse, le voici
au centre de cette histoire tel qu’en lui-même,
meneur d’initiatives narrationnelles et de tentatives
romanesques, se mettant en scène dans le ventre du dialecticien
qui s’épuise à considérer un merle
comme ce qu’il semble ne pas être, n’avoir
jamais été : une bête immensément
menaçante dans la cervelle mécanique de laquelle
une horloge au mécanisme implacable compte à rebours
les dernières heures du monde.
Le Merle est un texte brillant, très en avance sur son
temps, dont on redécouvre aujourd’hui avec un bonheur
sans faille l’invraisemblable modernité. Objet
obscur, ce récit ne fut publié à l’origine,
en 1954, qu’à Innsbruck par un éditeur de
faible envergure et en France, dans une version expurgée
et "imbitablement" traduite, chez Dubois en 68. Sa
ressortie chez l’Atalante en 2002 est donc un événement
dont il faut à tout prix se réjouir d’autant
que l’éditeur nantais a eu le bon goût d’en
confier la traduction à Jean-Bernard Pouy dont on ignorait
jusqu’ici qu’il lut dans le texte la langue de Goethe.
Et l’exercice - qui fut sans le moindre doute, des plus
entêtant - est une réussite impeccable qu’il
se devrait de couronner, palmer et encenser au-delà de
sa juste valeur. Rendons d’ailleurs ici un hommage vibrant
à son travail échevelé en conseillant au
lecteur de s’acharner sur la plus que nécessaire
préface que Pouy rédige avec une profonde connaissance
du sujet (rappelons que le père du Poulpe s’est
très tôt spécialisé dans le travail
de linguiste de Keelt et s’est souvent permis d’introduire
dans ses romans quelques citations en exergue qui sont pour
beaucoup dans cette réhabilitation tardive du maître
Autrichien).
Citons d’ailleurs, en conclusion, ce qui restera de plus
démonstratif et du travail syntaxique auquel se livra
Keelt dans ce chef-d’œuvre de la littérature
du XXème siècle, et de la tâche impressionnante
de traduction sur laquelle s’est visiblement épuisé
Pouy, le passage suivant qui porte Le merle au rang d’opus
surdimensionnée et immémoriale : "Vous êtes
décidément trop nuls, néfastes et dangereux.
On repart prendre du matériel et on revient vous péter
la gueule".
En 1982, L’Autriche perdait celui qui restera de loin
son meilleur écrivain. Merci à l’Atalante.
Merci à Jean-Bernard Pouy. Et merci à vous, M.
Kleet de nous faire partager ce moment trop court d’immensité
tellurique.
PS : pour ceux des lecteurs non avertis qui
souhaiteraient en savoir davantage sur Arthur Keelt, je recommande
chaudement une recherche un peu poussée sur le net qui
éclairera, sans doute, les plus crédules.