Untitled Document
 

     LiVReS
 

LA CONSTANCE DU JARDINIER
John LE CARRE
 
Traduit de l'anglais
par Mimi et Isabelle Perrin

 Seuil - 489 pages

On ne présente pas John Le Carré, sans doute l’un des auteurs de romans d’espionnage les plus réputés. Au fil d’une œuvre exceptionnelle qui s’est longtemps appuyée sur les ressorts de la guerre froide (L’appel de la mort, L’espion qui venait du froid…), il s’est bâti une réputation méritée de maître du genre. Malheureusement (pour lui), les évènements de ces 15 dernières années ont relégué la notion même de guerre froide au rayon des antiquités. John Le Carré a donc du aller chercher ailleurs ses sources d’inspiration. Après la géopolitique (Le tailleur de Panama), c’est vers l’espionnage économique qu’il s’est tourné avec La constance du jardinier. Mais le terme "roman d’espionnage" est-il encore adapté pour un tel ouvrage ? C’est plutôt d’éthique, de rapport Nord-Sud et de collusion entre diplomatie et économie qu’il est question ici.

Lorsque Tessa Quayle, épouse d’un diplomate britannique en poste à Nairobi, au Kenya, est découverte assassinée dans le nord du pays, près du lac Turkana, et que son compagnon de voyage, le médecin humanitaire africain Arnold Bluhm est porté disparu, la secousse dépasse largement le microcosme diplomatique local. Le drame est d’autant plus médiatisé que Tessa Quayle, brillante avocate, était, par son action auprès des plus déshérités, une figure de la société civile kenyane. Si l’on ajoute l’enquête qu’elle menait depuis de longs mois déjà sur la commercialisation en Afrique d’un "médicament miracle" dont elle découvre rapidement les effets secondaires dévastateurs, tous les éléments sont réunis pour nous plonger dans un imbroglio diplomatico-économique dans lequel l’industrie pharmaceutique se retrouve en première ligne.

Pourquoi ce médicament (le Dypraxa) est-il commercialisé malgré ses contre-indications avérées ? Pourquoi les victimes du Dypraxa disparaissent-elles sans laisser de traces ? Pourquoi les rapports accusateurs de Tessa Quayle qui transitent par le consulat britannique à Nairobi sont-ils systématiquement classés sans suite ?

Autant de questions auxquelles son époux, Justin Quayle, va tenter de trouver des réponses en enquêtant, seul contre tous, sur la mort de sa femme et sur les découvertes qu’elle avait faites avant d’être assassinée. Une double enquête qui fait pénétrer le lecteur au cœur d’un univers peu connu, celui de l’industrie pharmaceutique et des intérêts colossaux dont elle est dépositaire. Tableau effrayant s’il en est que celui de ce monde du profit à tous prix dans lequel les plus pauvres servent de cobayes aux plus riches. Dans lequel les politiques couvrent toutes les turpitudes de leurs industriels au nom de l’intérêt supérieur du pays : exiger plus de rigueur d’un laboratoire, c’est s’exposer, par mesure de rétorsion, à l’abandon d’un projet d’implantation dans telle région qui a cruellement besoin d’emploi. Peinture sombre de l’univers médical plus soucieux de promotion, de reconnaissance et d’argent que de santé publique.

Avec ce roman fouillé, passionnant, John Le Carré réveille chez le lecteur le sens du questionnement et de la remise en cause. Le questionnement sur les grands phénomènes de notre époque, au premier rang desquels la mondialisation. La remise en cause de pans entiers de notre économie, et notamment celui qui semblait, a priori, le plus insoupçonnable puisque lié à ce qui nous est le plus précieux : notre santé. Ce roman est aussi celui du portrait en creux de la diplomatie britannique (de toutes les diplomaties), plus prompte à organiser des réceptions somptueuses et à se mettre au service des puissants qu’à œuvrer à la bonne marche du monde.

Très documenté, habilement construit, admirablement écrit (et traduit), La constance du jardinier mérite que l’on s’arrête devant ses rosiers et ses freesias…


Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Avril 2002
Untitled Document













Untitled Document
Copyright © 2001-2006 - Tous droits réservés