On
ne présente pas John Le Carré, sans doute lun
des auteurs de romans despionnage les plus réputés.
Au fil dune uvre exceptionnelle qui sest longtemps
appuyée sur les ressorts de la guerre froide (Lappel
de la mort, Lespion qui venait du froid ), il sest
bâti une réputation méritée de maître
du genre. Malheureusement (pour lui), les évènements
de ces 15 dernières années ont relégué
la notion même de guerre froide au rayon des antiquités.
John Le Carré a donc du aller chercher ailleurs ses sources
dinspiration. Après la géopolitique (Le
tailleur de Panama), cest vers lespionnage économique
quil sest tourné avec La constance du jardinier.
Mais le terme "roman despionnage" est-il encore
adapté pour un tel ouvrage ? Cest plutôt
déthique, de rapport Nord-Sud et de collusion entre
diplomatie et économie quil est question ici.
Lorsque Tessa Quayle, épouse dun diplomate britannique
en poste à Nairobi, au Kenya, est découverte assassinée
dans le nord du pays, près du lac Turkana, et que son
compagnon de voyage, le médecin humanitaire africain
Arnold Bluhm est porté disparu, la secousse dépasse
largement le microcosme diplomatique local. Le drame est dautant
plus médiatisé que Tessa Quayle, brillante avocate,
était, par son action auprès des plus déshérités,
une figure de la société civile kenyane. Si lon
ajoute lenquête quelle menait depuis de longs
mois déjà sur la commercialisation en Afrique
dun "médicament miracle" dont elle découvre
rapidement les effets secondaires dévastateurs, tous
les éléments sont réunis pour nous plonger
dans un imbroglio diplomatico-économique dans lequel
lindustrie pharmaceutique se retrouve en première
ligne.
Pourquoi ce médicament (le Dypraxa) est-il commercialisé
malgré ses contre-indications avérées ?
Pourquoi les victimes du Dypraxa disparaissent-elles sans laisser
de traces ? Pourquoi les rapports accusateurs de Tessa Quayle
qui transitent par le consulat britannique à Nairobi
sont-ils systématiquement classés sans suite ?
Autant de questions auxquelles son époux, Justin Quayle,
va tenter de trouver des réponses en enquêtant,
seul contre tous, sur la mort de sa femme et sur les découvertes
quelle avait faites avant dêtre assassinée.
Une double enquête qui fait pénétrer le
lecteur au cur dun univers peu connu, celui de lindustrie
pharmaceutique et des intérêts colossaux dont elle
est dépositaire. Tableau effrayant sil en est que
celui de ce monde du profit à tous prix dans lequel les
plus pauvres servent de cobayes aux plus riches. Dans lequel
les politiques couvrent toutes les turpitudes de leurs industriels
au nom de lintérêt supérieur du pays
: exiger plus de rigueur dun laboratoire, cest sexposer,
par mesure de rétorsion, à labandon dun
projet dimplantation dans telle région qui a cruellement
besoin demploi. Peinture sombre de lunivers médical
plus soucieux de promotion, de reconnaissance et dargent
que de santé publique.
Avec ce roman fouillé, passionnant, John Le Carré
réveille chez le lecteur le sens du questionnement et
de la remise en cause. Le questionnement sur les grands phénomènes
de notre époque, au premier rang desquels la mondialisation.
La remise en cause de pans entiers de notre économie,
et notamment celui qui semblait, a priori, le plus insoupçonnable
puisque lié à ce qui nous est le plus précieux
: notre santé. Ce roman est aussi celui du portrait en
creux de la diplomatie britannique (de toutes les diplomaties),
plus prompte à organiser des réceptions somptueuses
et à se mettre au service des puissants quà
uvrer à la bonne marche du monde.
Très documenté, habilement construit, admirablement
écrit (et traduit), La constance du jardinier mérite
que lon sarrête devant ses rosiers et ses
freesias