BHL
AU PAYS DE L' ISLAM
L'enquête honnête et émouvante de BHL sur
les traces des assassins du journaliste américain Daniel
Pearl.
Le journaliste Daniel Pearl est mort décapité
dans les faubourgs de Karachi. Bernard-Henri Lévy s’attarde
quelques pages à en dresser un portrait sympathique,
mais plus histoire de se dédouaner par avance de consacrer
le reste du livre au parcours de son assassin. Car c’est
bien lui le héros de l’ouvrage. Né en Angleterre,
ayant fréquenté les meilleures écoles,
il va basculer dans la tourmente islamiste et se trouver aux
points de confluence des groupes fondamentalistes, d’Al-Qaida
et des services secrets pakistanais (ISI). Et ce sont bien LES
points de confluences que découvre, voyage après
voyage, BHL. Du Pakistan à Washington en passant par
l’Inde et l’Angleterre, il nous emmène dans
une enquête haletante où nous plongeons dans un
monde trouble. Chacun y est un Janus, les mots y sont à
double sens.
Même si Bernard-Henri Lévy aime se raconter, nous
sommes pris nous même dans la tourmente. Secoués
par de nouvelles preuves ou soudain pris du doute qui assaille
l’auteur. Les zones restées sans témoin
sont romancées et nous transportent bien plus loin que
le récit froid d’un documentaire. Un des mérites
du livre, après le plaisir que l’on a de le suivre
sur les chemins de l’enquête, est de ne pas présenter
de réponse simple. Le parcours personnel d’Omar
est complexe, les liens existant entre les groupes fondamentalistes
sont ambigus, leur imbrication bien qu’évidente
avec l’ISI est loin d’être claire.
Souvenirs de rencontres
Ce livre a surtout dégagé en moi un sentiment
de déjà-vu, l’impression d’avoir croisé
fortuitement et sans jamais en avoir conscience la route des
héros du livre. Deux élèves d’une
madrasa au marché de Sanaa habillés de leur long
pubjabi et portant la barbe islamique ; l’un grand, maigre,
l’air illuminé ; l’autre noir, un peu rondouillard
et plus volubile. Tous deux venaient d’Angleterre et me
parlèrent du Coran, de l’Islam. A l’époque
j’avais vite oublié leurs propos. Un vendredi,
jour de grande prière à Peshawar, le flux des
hommes, visage fermé, tous en tunique islamique et chapeau
afghan sortaient de la mosquée ; quelques policiers portant
un grand bâton… Nous étions entrés
dans un café le temps que la rue se vide de sa ferveur.
La Vallée du Fergana en Ouzbékistan, la porte
du Pamir. Les rumeurs d’attaques de rebelles islamistes
réfugiés l’hiver dans des vallées
inaccessible à plus de 5 000 mètres d’altitude
et descendant au printemps. Des touristes à qui on avait
interdit de circuler hors de Tachkent. L’Afghanistan de
l’autre coté de la frontière. Le Pakistan
toujours. Cette année il n’y a pas eu de tournoi
de Polo au Shandur Pass (beau col du Karakorum) entre les deux
villes rivales Chitral et Gilgit : les habitants avaient eu
trop de morts au Kashmir dans les affrontements avec l’Inde.
Et puis cette image qui me revient. Il est grand, barbe noire
fournie et bien taillée, l’air jovial dans sa longue
tunique pakistanaise. Il était dans le même bus
que moi, qui nous conduisait du Pakistan à la ville mythique
de Kashgar en Chine. A la sortie de l’hôtel, il
était là avec d’autres barbus. Nous échangeâmes
quelques paroles en anglais. A combien j’avais changé
mes dollars. Bon taux, bien négocié. Il est là
pour affaires. Et puis il me demande le numéro de ma
chambre. Pourquoi ? Pourquoi faire ? Je ne sais pas, je ne le
revis plus.
Après la lecture du livre de Bernard-Henri Lévy,
pour ceux qui ont fréquenté ou se rendront dans
ces régions, il sera difficile de faire abstraction de
cette enquête troublante. A qui suis-je en train de m’adresser
? Est-il bien ce qu’il prétend être ? Quelle
réalité se cache derrière ce que je vois,
ce que l’on me dit ? Je remercie BHL de rendre mes prochains
voyages d’autant plus intéressants. Les autres
apprécieront le style fluide et l’enquête
haletante.