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LES BIENVEILLANTES
Jonathan LITTELL

Gallimard - 894 pages
Incontestablement, Les bienveillantes est l’événement de cette rentrée littéraire. D’abord par la personnalité de son auteur, ensuite par le sujet auquel il se confronte, enfin par la qualité générale de l’œuvre et notamment son ahurissante précision.


Jonathan Littell n’est pas tout à fait un type ordinaire. Fils du romancier David Littel (spécialiste du KGB et de la CIA, et auteur de nombreux romans d’espionnage à succès), né à New York en 1967, il suivra sa scolarité en France avant de s’engager, au début des années 90, dans l’action humanitaire. Bosnie, Caucase, Afghanistan, Tchétchénie, Rwanda, Guinée, Tadjikistan… Pour le compte d’Action Contre la Faim, il côtoiera pendant presque une décennie tout ce que cette planète compte de guerre civile, de famine, d’exaction et de massacre. Il est loin, alors, de l’écriture.

C’est en 2001 que va germer lentement l’idée de départ des Bienveillantes. Durablement marqué par son expérience humanitaire et par la vision du film de Claude Lanzman, Shoah, quelques années plus tôt, il tombe un jour sur une vieille photo qui représente, couchée dans la neige, dénudée, la tête tordue par une corde, une femme que les nazis viennent de pendre. Il s'agit de Zoya Kosmodemianskaia, dont l'URSS de Staline a fait une héroïne et martyre, symbole de la résistance armée à l'invasion hitlérienne.

Dès lors, la quête obsessionnelle de Jonathan Littell n’aura plus de répit. Il va passer quatre ans à enquêter, lire, accumuler une documentation fabuleuse qui tournera, tout entière, autour d’une idée fixe : "Pour moi, dit-il, l'essentiel c'est la question du bourreau, du meurtre politique, du meurtre d'Etat. Ce qui m'intéressait, c'était de comprendre ce qui amenait les gens à devenir des bourreaux. J'ai énormément appris avec les bourreaux, que j'ai beaucoup fréquentés." Or, en matière de vivier de bourreaux, difficile de faire "mieux" que l’Allemagne nazie…

C’est ainsi qu’il invente le personnage de Maximilian Aue, directeur d’une usine de dentelle dans le nord de la France, longtemps après la guerre. Né en Alsace, de mère française et parlant notre langue sans accent, il n’aura eu aucun mal, dans le chaos de l’après-guerre, à cacher son passé d’officier SS et à trouver sa place dans un pays "vainqueur" en pleine reconstruction. S’il parle enfin, ce n’est certes pas tenaillé par les remords. Non, simplement notre homme éprouve le besoin de s’exprimer pour lui-même, pour se soulager physiquement, pour exprimer sa vraie nature.

Enfance en France, études de droit et d'économie politique en Allemagne, le jeune Aue est intelligent et cultivé. S’il intègre la SS au milieu des années 30, c’est par conviction idéologique. Il sera envoyé à Paris où il côtoiera Brasillach, Rebatet et consort avant que la guerre n’éclate et qu’il se retrouve à l’est, au front (mais jamais en première ligne) en qualité de superviseur d’einsatzgruppe. La misson est simple : sécuriser les arrières de l’armée allemande qui s’enfonce rapidement en URSS. Le moyen mis en œuvre est, lui aussi très simple : exécuter par tout moyen approprié les ennemis de l’Allemagne nazie, les juifs, les communistes et les tsiganes. Mission accomplie sans haine, mais avec méthode et résolution.
Au long de près de neuf cent pages denses et minutieusement documentées, pleine jusqu’à la gueule de détails d’une précision maladive, Jonathan Littell suit Max Aue jusqu’à la poche de Stalingrad où il est blessé à la tête et miraculeusement sauvé par un chirurgien désabusé et un concours de circonstance inouï ; à Berlin, au cœur de l’administration démente du Reich ; en tournée d’inspection dans la folie concentrationnaire d’Auschwitz et des autres camps ; de retour à Berlin, enfin, dans une ville dévastée, assiégée par les troupes soviétiques revanchardes, où chacun lutte pour sa survie sans plus aucune considération pour la vie des autres…

Impossible de dire en si peu de mots ce que Littell-Aue prend tant de temps à exposer. L’horreur absolue s’accumule de la première à la dernière page dans un effet saisissant de banalisation progressive. L’absence de toute haine, le simple constat de la "nécessité" des actes les plus barbares au nom d’une logique raciale "scientifique" communément admise par un peuple tout entier, jusque dans ses élites intellectuelles, est proprement terrifiant. D’autant que le propos de Aue n’est en aucun cas de plaider "l’ignorance", bien au contraire : chacun savait et agissait en conséquence, dans son domaine de compétence, pour mener à bien le projet commun.

Ainsi, Les bienveillantes est une sorte de pierre de touche qui vient comme parachever, ou plutôt illustrer crûment, le travail des philosophes et historiens qui de Hanna Arendt à Raul Hilberg en passant par Ulrich Herbert, Dietrich Pohl, Suzanne Heim, Christopher Browning ou Ian Kershaw, ont, depuis soixante ans, décortiqué ces événements, leurs origines et leurs conséquences. Difficile pourtant de jurer ici qu’il s’agit d’une grand œuvre littéraire tant le style adopté par Jonathan Littel pour cet ouvrage, s’il est d’un fluidité remarquable, tient plus de l’exposition minutieuse du plan de carrière morbide de Aue que de l’envolée romanesque. Au point que les quelques passages onirico-érotiques que s’autorise l’auteur ici ou là, sont ressentis comme autant de digression regrettables dans un ensemble de très haute tenue, débarrassé de toute facilité narrative ou complaisance malsaine.


Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Septembre 2006
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