Incontestablement,
Les bienveillantes est l’événement de cette rentrée
littéraire. D’abord par la personnalité de son
auteur, ensuite par le sujet auquel il se confronte, enfin par la
qualité générale de l’œuvre et notamment
son ahurissante précision.
Jonathan Littell n’est pas tout à fait un type ordinaire.
Fils du romancier David Littel (spécialiste du KGB et de la
CIA, et auteur de nombreux romans d’espionnage à succès),
né à New York en 1967, il suivra sa scolarité
en France avant de s’engager, au début des années
90, dans l’action humanitaire. Bosnie, Caucase, Afghanistan,
Tchétchénie, Rwanda, Guinée, Tadjikistan…
Pour le compte d’Action Contre la Faim, il côtoiera pendant
presque une décennie tout ce que cette planète compte
de guerre civile, de famine, d’exaction et de massacre. Il est
loin, alors, de l’écriture.
C’est en 2001 que va germer lentement l’idée de
départ des Bienveillantes. Durablement marqué par son
expérience humanitaire et par la vision du film de Claude Lanzman,
Shoah, quelques années plus tôt, il tombe un jour sur
une vieille photo qui représente, couchée dans la neige,
dénudée, la tête tordue par une corde, une femme
que les nazis viennent de pendre. Il s'agit de Zoya Kosmodemianskaia,
dont l'URSS de Staline a fait une héroïne et martyre,
symbole de la résistance armée à l'invasion hitlérienne.
Dès lors, la quête obsessionnelle de Jonathan Littell
n’aura plus de répit. Il va passer quatre ans à
enquêter, lire, accumuler une documentation fabuleuse qui tournera,
tout entière, autour d’une idée fixe : "Pour
moi, dit-il, l'essentiel c'est la question du bourreau, du meurtre
politique, du meurtre d'Etat. Ce qui m'intéressait, c'était
de comprendre ce qui amenait les gens à devenir des bourreaux.
J'ai énormément appris avec les bourreaux, que j'ai
beaucoup fréquentés." Or, en matière de
vivier de bourreaux, difficile de faire "mieux" que l’Allemagne
nazie…
C’est ainsi qu’il invente le personnage de Maximilian
Aue, directeur d’une usine de dentelle dans le nord de la France,
longtemps après la guerre. Né en Alsace, de mère
française et parlant notre langue sans accent, il n’aura
eu aucun mal, dans le chaos de l’après-guerre, à
cacher son passé d’officier SS et à trouver sa
place dans un pays "vainqueur" en pleine reconstruction.
S’il parle enfin, ce n’est certes pas tenaillé
par les remords. Non, simplement notre homme éprouve le besoin
de s’exprimer pour lui-même, pour se soulager physiquement,
pour exprimer sa vraie nature.
Enfance en France, études de droit et d'économie politique
en Allemagne, le jeune Aue est intelligent et cultivé. S’il
intègre la SS au milieu des années 30, c’est par
conviction idéologique. Il sera envoyé à Paris
où il côtoiera Brasillach, Rebatet et consort avant que
la guerre n’éclate et qu’il se retrouve à
l’est, au front (mais jamais en première ligne) en qualité
de superviseur d’einsatzgruppe. La misson est simple : sécuriser
les arrières de l’armée allemande qui s’enfonce
rapidement en URSS. Le moyen mis en œuvre est, lui aussi très
simple : exécuter par tout moyen approprié les ennemis
de l’Allemagne nazie, les juifs, les communistes et les tsiganes.
Mission accomplie sans haine, mais avec méthode et résolution.
Au long de près de neuf cent pages denses et minutieusement
documentées, pleine jusqu’à la gueule de détails
d’une précision maladive, Jonathan Littell suit Max Aue
jusqu’à la poche de Stalingrad où il est blessé
à la tête et miraculeusement sauvé par un chirurgien
désabusé et un concours de circonstance inouï ;
à Berlin, au cœur de l’administration démente
du Reich ; en tournée d’inspection dans la folie concentrationnaire
d’Auschwitz et des autres camps ; de retour à Berlin,
enfin, dans une ville dévastée, assiégée
par les troupes soviétiques revanchardes, où chacun
lutte pour sa survie sans plus aucune considération pour la
vie des autres…
Impossible de dire en si peu de mots ce que Littell-Aue prend tant
de temps à exposer. L’horreur absolue s’accumule
de la première à la dernière page dans un effet
saisissant de banalisation progressive. L’absence de toute haine,
le simple constat de la "nécessité" des actes
les plus barbares au nom d’une logique raciale "scientifique"
communément admise par un peuple tout entier, jusque dans ses
élites intellectuelles, est proprement terrifiant. D’autant
que le propos de Aue n’est en aucun cas de plaider "l’ignorance",
bien au contraire : chacun savait et agissait en conséquence,
dans son domaine de compétence, pour mener à bien le
projet commun.
Ainsi, Les bienveillantes est une sorte de pierre de touche qui vient
comme parachever, ou plutôt illustrer crûment, le travail
des philosophes et historiens qui de Hanna Arendt à Raul Hilberg
en passant par Ulrich Herbert, Dietrich Pohl, Suzanne Heim, Christopher
Browning ou Ian Kershaw, ont, depuis soixante ans, décortiqué
ces événements, leurs origines et leurs conséquences.
Difficile pourtant de jurer ici qu’il s’agit d’une
grand œuvre littéraire tant le style adopté par
Jonathan Littel pour cet ouvrage, s’il est d’un fluidité
remarquable, tient plus de l’exposition minutieuse du plan de
carrière morbide de Aue que de l’envolée romanesque.
Au point que les quelques passages onirico-érotiques que s’autorise
l’auteur ici ou là, sont ressentis comme autant de digression
regrettables dans un ensemble de très haute tenue, débarrassé
de toute facilité narrative ou complaisance malsaine.