Pour
qui s’intéresse, depuis la France, à la culture
arabe, deux personnalités, égyptiennes toutes les deux,
nous sont devenues familières : Youssef Chahine au cinéma
et Naguib Mahfouz pour la littérature. Ces deux silhouettes
efflanquées sont pour nous les représentants de l’intellectuel
arabe poursuivant son œuvre malgré un environnement pour
le moins hostile quand il ne devient pas réellement dangereux.
Naguib Mahfouz vient de mourir au Caire à 94 ans. Premier,
et seul à ce jour, Prix Nobel de Littérature (1988)
de langue arabe, dans une société qui a toujours été
dure pour les hommes libres : royauté et colonisation anglaise
puis république, régimes qui, quelle que soit leur orientation
politique, ont tous en commun leur peu de respect pour l’indépendance
des créateurs.
Naguib Mahfouz a toujours fait fi de la censure, il écrit :
ça passe ou ça casse et il ne s’est jamais laissé
intimidé par les autorités religieuses et politiques.
La censure dans les pays totalitaires n’a rien à voir
avec ce que l’on peut connaître dans une démocratie
: la prise de risque est bien réelle, goulags, assassinats,
sont souvent à la clé quand on va à contre courant…
et Mahfouz lui-même a été victime de l’arme
d’un fondamentaliste, en 1994, lors de la réédition
d’un roman, Le fils de la Médina qui, lors de sa parution
en 1959, avait créé le scandale et l’ire des autorités
religieuses.
Considéré comme le pionnier du roman arabe moderne,
cet écrivain laisse une production importante dans un genre
littéraire, il faut le rappeler, très récent
dans la culture arabe (à l’exception des Mille et une
nuits, mais est-ce un roman, est-ce une œuvre arabe, perse ou
indienne ?). Son œuvre est donc cruciale pour la culture arabe
proprement dite, mais va bien au-delà et, comme toutes les
écritures qui recréent un univers, elle prend sa place
dans la littérature mondiale.
Auteur ancré dans sa ville, Le Caire, qu’il ne quittera
jamais, il a choisi le cadre de cette ville arabe foisonnante, diverse,
où se côtoient l’antique Egypte, la civilisation
arabo-musulmane et la marque coloniale pour tous ses romans. Comme
tout grand écrivain, son thème principal est bien sûr
l’œuvre du temps sur les destinées humaines. Romancier
"réaliste", il est très loin du style lyrique,
plus proche de la poésie, de la tradition arabe et des recherches
formalistes du roman européen contemporain.
Souvenirs de lecture. Parmi une production prolifique, largement et
très tôt traduite en français, je mets au-dessus
de tout ce qu’on a appelé "la trilogie" : Impasse
des deux palais, Le palais du désir et Le jardin du passé.
Ses autres ouvrages me laissent le souvenir de romans un peu trop
"à thèse", trop simplistes. Peut-être
à relire…
La trilogie, si elle est bien ancrée dans son environnement
politico-social, va bien au-delà : passionnante, cette saga
familiale face aux soubresauts de l’histoire égyptienne
durant la première partie du XXe siècle. Passionnants,
ces personnages, parce que complexes, la vie du peuple cairote dans
sa diversité sociale, ces romans, véritable comédie
humaine, soutiennent la comparaison avec les grandes épopées
littéraires.
Publiés en 1956, ces trois romans restent d’actualité
pour qui veut comprendre la société égyptienne
mais aussi celles des autres pays arabes : tous les ferments de leur
instabilité, portée à son paroxysme en ce début
de XXIe siècle, sont déjà à l’œuvre.
Bref, près de 1400 pages de bonne lecture : une autre civilisation,
bien sûr, mais vous y reconnaîtrez l’être
humain dans toute sa richesse quelle que soit son origine ethnique.
- Impasse des deux palais, Le palais du désir et Le jardin
du passé : un volume en collection La Pochothèque, Les
classiques modernes du Livre de Poche.
- Les autres romans de Naguib Mafhouz sont principalement édités
par Actes-Sud Sindbad.