Untitled Document
 

     LiVReS
 

NAGUIB MAHFOUZ
1911-2006

Pour qui s’intéresse, depuis la France, à la culture arabe, deux personnalités, égyptiennes toutes les deux, nous sont devenues familières : Youssef Chahine au cinéma et Naguib Mahfouz pour la littérature. Ces deux silhouettes efflanquées sont pour nous les représentants de l’intellectuel arabe poursuivant son œuvre malgré un environnement pour le moins hostile quand il ne devient pas réellement dangereux.

Naguib Mahfouz vient de mourir au Caire à 94 ans. Premier, et seul à ce jour, Prix Nobel de Littérature (1988) de langue arabe, dans une société qui a toujours été dure pour les hommes libres : royauté et colonisation anglaise puis république, régimes qui, quelle que soit leur orientation politique, ont tous en commun leur peu de respect pour l’indépendance des créateurs.

Naguib Mahfouz a toujours fait fi de la censure, il écrit : ça passe ou ça casse et il ne s’est jamais laissé intimidé par les autorités religieuses et politiques. La censure dans les pays totalitaires n’a rien à voir avec ce que l’on peut connaître dans une démocratie : la prise de risque est bien réelle, goulags, assassinats, sont souvent à la clé quand on va à contre courant… et Mahfouz lui-même a été victime de l’arme d’un fondamentaliste, en 1994, lors de la réédition d’un roman, Le fils de la Médina qui, lors de sa parution en 1959, avait créé le scandale et l’ire des autorités religieuses.

Considéré comme le pionnier du roman arabe moderne, cet écrivain laisse une production importante dans un genre littéraire, il faut le rappeler, très récent dans la culture arabe (à l’exception des Mille et une nuits, mais est-ce un roman, est-ce une œuvre arabe, perse ou indienne ?). Son œuvre est donc cruciale pour la culture arabe proprement dite, mais va bien au-delà et, comme toutes les écritures qui recréent un univers, elle prend sa place dans la littérature mondiale.

Auteur ancré dans sa ville, Le Caire, qu’il ne quittera jamais, il a choisi le cadre de cette ville arabe foisonnante, diverse, où se côtoient l’antique Egypte, la civilisation arabo-musulmane et la marque coloniale pour tous ses romans. Comme tout grand écrivain, son thème principal est bien sûr l’œuvre du temps sur les destinées humaines. Romancier "réaliste", il est très loin du style lyrique, plus proche de la poésie, de la tradition arabe et des recherches formalistes du roman européen contemporain.

Souvenirs de lecture. Parmi une production prolifique, largement et très tôt traduite en français, je mets au-dessus de tout ce qu’on a appelé "la trilogie" : Impasse des deux palais, Le palais du désir et Le jardin du passé. Ses autres ouvrages me laissent le souvenir de romans un peu trop "à thèse", trop simplistes. Peut-être à relire…

La trilogie, si elle est bien ancrée dans son environnement politico-social, va bien au-delà : passionnante, cette saga familiale face aux soubresauts de l’histoire égyptienne durant la première partie du XXe siècle. Passionnants, ces personnages, parce que complexes, la vie du peuple cairote dans sa diversité sociale, ces romans, véritable comédie humaine, soutiennent la comparaison avec les grandes épopées littéraires.

Publiés en 1956, ces trois romans restent d’actualité pour qui veut comprendre la société égyptienne mais aussi celles des autres pays arabes : tous les ferments de leur instabilité, portée à son paroxysme en ce début de XXIe siècle, sont déjà à l’œuvre. Bref, près de 1400 pages de bonne lecture : une autre civilisation, bien sûr, mais vous y reconnaîtrez l’être humain dans toute sa richesse quelle que soit son origine ethnique.


Jasmine Nemmiche
© Jowebzine.com - Septembre 2006



- Impasse des deux palais, Le palais du désir et Le jardin du passé : un volume en collection La Pochothèque, Les classiques modernes du Livre de Poche.
- Les autres romans de Naguib Mafhouz sont principalement édités par Actes-Sud Sindbad.
Untitled Document













Untitled Document
Copyright © 2001-2006 - Tous droits réservés