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LE PARC AUX CERFS
Norman MAILER

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Claude Elsen

Denoël - 461 pages
Denoël réédite un des premiers romans de Norman Mailer dans lequel il peint avec acidité une petite communauté de stars de cinéma en villégiature à l'époque du maccarthysme.


En 1950, à 300 kilomètres d’Hollywood, Désert d’Or est une belle petite bourgade dans laquelle se réfugient les stars du cinéma pour vivre entre elles par périodes de villégiature. Entre les parties, les partouzes et les soirées en couples, Sergius, pilote de retour de Corée, et Charley, réalisateur sur le déclin qui a refusé de coopérer avec les instances maccarthystes se rencontrent et tentent de vivre des histoires d’amour avec deux somptueuses starlettes.

Norman Mailer écrit Le Parc aux Cerfs en 1955. Fort de ses précédents succès qui en ont rapidement fait l’un des plus jeunes et plus talentueux écrivains du continent américain (il écrit Les Nus et les morts à 25 ans, qui le rendra immédiatement célèbre), il fait le portrait d’une jet set américaine du renoncement, qui pique du nez dans la libération des mœurs, dans l’alcool et dans la drogue comme s’il s’agissait d’oublier qu’elle traverse l’une de ses plus noires périodes : le maccarthysme. L’incarnation de cette vrille descendante se fait en parallèle. Mailer s’autodécrit dans la peau de Sergius, pilote de l’US Air force qui rentre de Corée avec deux ou trois croix sur sa carlingue et un manque considérable d’ambitions. Il s’installe à Désert d’Or avec douze mille dollars gagnés au poker et tente de profiter du mieux qu’il peut de la prospérité que lui apporte sa petite renommée. Sans idéaux, Sergius est un observateur qui semble se foutre de tout et n’éprouver qu’une modeste compassion pour les êtres filiformes qui l’entourent. Jusqu’à son aventure en dents-de-scie avec Lulu, starlette en ascension, qui ne le mènera nulle part. Sergius ira jusqu’à refuser de participer à l’écriture d’un scénario sur sa vie.

Et il y a Charley, le créateur intègre et libre qui fit jadis les meilleurs films d’Hollywood et qui végète à Désert d’Or, broyé par la machine infernale des listes noires. Recouvert d’une sorte d’aura héroïque, l’homme qui n’a pas coopéré vit sur ses ressources et ne croit plus en rien. L’étincelle de son aventure avec Elena ravivera en lui l’envie de faire des films mais le seul moyen de remonter en selle est de dénoncer. Alors l’intègre devient passeur.

L’amertume et l’aigreur qui transpirent de ce Parc aux Cerfs sont telles que Mailer aura toutes les peines du monde à lui trouver un éditeur. On argua principalement d’un outrage, d’une pornographie à peine voilée, d’une histoire pleine de turpitudes. À la lumière de cette réédition par Denoël, on lit surtout aujourd’hui le portrait tout en bosses d’une époque sans gloire où les stars qui faisaient le rêve américain se prostituaient pour tenir ou s’enterraient pour survivre dans l’oubli. C’est un roman troublant et acide comme Mailer sait les peindre, le photogramme en cinémascope d’une époque où la politique était un risque et la délation une vertu. Un peu comme si The party n’avait pas été réalisé par Blake Edwards mais par Otto Preminger.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Mai 2004
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