Il est plutôt appréciable de lire dans les pages
d’un site libéré tel que Jowebzine (entendez par
libéré : qui ne dépend pas du grand capital via
le soutien financier de la publicité), des chroniques relevées,
en désaccord total avec la pensée unique du goût
du jour. Ces joutes ont au moins le bénéfice de démarquer
les chroniqueurs du net et d’en faire profiter ceux qui les
hébergent. Il va sans dire que Jowebzine gagne en indépendance
lorsque ses colonnes donnent de la voix alors que tout le monde s’égosille
du contraire.
N’empêche.
N’empêche il peut aussi pousser des ailes à certain.
Des ailes qui ne feront pas forcément décoller l’avis
général, ne cumuleront pas de points pour leur retraite,
ne feront pas tourner la société dans un sens meilleur.
Cet envol, que tout chroniqueur est en droit d’attendre, peut
s’avérer parfois maladroit, voir carrément déplacé
quand il s’attaque, par la virulence de ses propos, à
un sujet pas forcément maîtrisé.
Lorsqu’il y a deux semaines, paraissait dans ces pages, la chronique
de Thibault Dablemont (voir plus bas) sur le dernier Dominique Manotti,
j’ai failli écrire à la rédaction pour
leur demander de résilier mon abonnement et de me rendre ma
cotisation. Impossible, JWB étant un gratuit, saloperie !
Dire que notre collègue est passé à côté
d’un grand roman ne serait certainement pas une leçon
à donner, l’accuser de ne rien connaître aux antres
du polar serait faire preuve d’un consternant manque d’humilité.
Quant à pourfendre ses talents de critique alors même
que je mollardais la semaine passée, et avec épaisseur,
sur le dernier Palahniuk, ce serait carrément me jeter moi-même
aux piranhas. Alors quoi ?
Alors juste ceci : on ne peut pas avec moins de 1500 signes vouer
aux gémonies un roman qui s’implique avec autant de justesse
dans le discours politique actuel et les pratiques sociales qui en
découlent (piqûre de rappel : Lorraine Connection raconte
de l’intérieur, la reprise de Thomson Multimédia
par la firme Daewoo et les exactions commises au plus haut niveau
pour chasser le personnel hors des grilles de l’usine lorraine).
On peut le faire de l’autobiographie d’un Ministre de
l’Intérieur qui a construit de toutes pièces un
succès de librairie avec l’aide de ses communicants et
d’une presse aux ordres - certains articles ne souffrent pas
que l’on s’étende. S’épancher en 400
mots sur le ridicule d’un style, le romanesque fourbe d’un
texte ou la pesanteur d’un propos quand Manotti rejoint le haut
d’un panier au sommet duquel des écrivains tels que David
Peace (pas moins) culminent, raturer d’un coup de bic ce que
le polar français sort de mieux ces temps-ci en matière
de lutte sociale, revenant ainsi à la racine même de
son existence (pourquoi, comment les choses se détraquent,
passant du général au particulier d’une colonne
fait divers)… pardonnez-moi, mais comme on dit : c’est
un peu court jeune homme.
Un roman vérité sur la reprise de Thomson Multimedia
par Daewoo, en sous-mains de Matra. Un polar noir à vocation
sociale a priori intéressant et au final bien décevant.
Les premières pages du livre sont franchement insupportables
et il aura fallu toute la conscience professionnelle de votre serviteur
pour en continuer la lecture !
On sent que Dominique Manotti fait des efforts pour restituer fidèlement
l’atmosphère d’une chaîne de montage, mais
le résultat est assez pénible. Qu’on en juge :
"Clac, chuuu, le tapis avance, tête vide, les mains et
les yeux travaillent seuls, clac, un, deux, trois, quatre, coup d’œil,
clac, chuu, le visage d’Aïcha entre deux tubes, petite
mine, vingt ans, devrait aller mieux, clac, un, t’allais mieux
toi à vingt ans, deux, enceinte, plaquée, trois, mère
alcoolique, violence, quatre, qui vivait déjà à
tes crochets, coup d’œil, clac, chuu…"
Le style évolue par la suite pour devenir télégraphique.
A base de phrases. Courtes. Pour ressentir les choses. Pour les vivre.
Pour être dans l’ambiance. Ambiance tendue, ambiance de
mort.
Rassurez-vous, ça s’améliore (un peu) à
partir de la deuxième partie, qui devient lisible.
Malheureusement, on tombe alors dans le polar dans toute sa splendeur.
On a droit à tout : les légionnaires sanguinaires, les
politicards sans scrupule, les bourgeois forcément pervers
qui aiment se faire des travelos, sans compter les descriptions précises
pour faire plus vrai : "Elle le fait rentrer dans une pièce
à vivre bien éclairée, minutieusement rangée,
astiquée. Deux fenêtres, des murs blanc crème,
un mobilier de bois clair. Sur le mur, face aux fenêtres, une
photo panoramique de Venise, telle qu’on la voit quand on arrive
par la mer, entre ciel et lagune, dans les tons bleus et roses, les
lumières de certains matins de septembre. Une trouée
dans la vie." (et poétesse avec ça !)
Quant au fond, l’auteur croit bon de nous avertir au début
de l’ouvrage : "Ceci est un roman. Tout est vérité,
tout est mensonge". Or, c’est bien ça le problème
: on tombe tellement dans la caricature que plus rien n’est
crédible.
Si vous voulez lire un bon roman sur la condition ouvrière,
lisez plutôt Les
vivants et les morts de Gérard Mordillat qui, bien qu’étant
un "pur" roman, est paradoxalement plus authentique et émouvant.