Traduit du hongrois par Georges Kassai et Zéno Bianu
Albin Michel - 448 pages
Ou
comment, croyant lire un roman sur l’éternel trio : le
mari, la femme… et l’autre femme, on se retrouve spectateur
de la confrontation des classes sociales dans la Hongrie indépendante
du XXe siècle.
Sandor Marai a tout le talent nécessaire pour rendre ce conflit
passionnant. L’histoire nous est contée par le biais
de 3 premiers monologues où chacun des protagonistes, l’épouse
(petite-bourgeoise), le mari (grand bourgeois) et la domestique (paysanne
grandie dans la pauvreté absolue et montée à
la capitale) raconte à un tiers sa vision de cette déroute
sentimentale.
Si le premier témoignage conserve quelques-uns des ressorts
du drame conjugal classique, quelques annotations nous font deviner
que l’échec de ce mariage est aussi l’échec
d’une classe sociale dont la suprématie est chancelante.
Et Peter, le mari et représentant emblématique de cette
bourgeoisie, nous fera ensuite rentrer de plein pied dans le véritable
enjeu de cette histoire : comment faire face à la montée
en puissance d’une nouvelle classe sociale, qu’est-ce
qui mérite d’être sauvé de la vieille culture
de la Mitteleuropa.
Peter est un "artiste sans spécialité", mal
à l’aise dans son costume de grand bourgeois, en recherche
d’une raison de vivre qui l’engage plus que la poursuite
du chemin que la tradition lui réserve. Il succombera tout
d’abord à la force, à la vitalité qu’il
sent animer Judit et que sa caste a perdu, engluée dans une
routine sclérosante. Mais ce n’est pas un révolutionnaire,
il n’est pas prêt à se détacher de son héritage
et sa tentative de "rapprochement" avec "l’autre
camp" échouera.
Le monologue de Judit sera le plus long et il sera aussi le seul où
le cadre historique sera bien présent. À un entre-deux
guerres à peine évoqué par les 2 premiers protagonistes,
la réalité de la seconde guerre mondiale, la situation
de la Hongrie et son alliance avec le régime nazi, l’invasion
russe, les débuts du régime communiste sont réintroduits
dans le récit. Personnalité complexe, elle est à
la fois forte de sa soif de démunie, mais aussi fragile de
ce qu’elle ressent comme un manque culturel : son seul véritable
attachement sera pour un écrivain qui fait le choix de ne plus
écrire.
Ce roman n’est surtout pas un roman à thèse. Chacun
des personnages, au-delà du déterminisme social, est
riche de doutes. De même, l’ensemble est assez ambivalent.
L’auteur est à la fois critique et défenseur d’un
monde qui s’écroule.
Et le quatrième monologue, celui du gigolo que Judit a entretenu
après guerre, nous transporte à New York bien des années
plus tard et, là non plus, l’auteur n’est pas très
tendre pour la civilisation bourgeoise du "monde libre".
Sandor Marai (1900-1989) a fui la Hongrie après l’instauration
du régime communiste. Ecrivain à succès, il est
alors tombé dans l’oubli, lui-même ayant interdit
la publication de ses livres dans son pays natal après l’insurrection
de Budapest en 1956. "Redécouvert" depuis la chute
du communisme, ses livres sont régulièrement traduits
en France depuis les années 90.