Cinquième
roman de Laurent Mauvignier et nouvelle démonstration de son
talent pour décrire l’intime et l’indicible. Dommage
qu’il ait, cette fois, mal évalué la longueur
de son effort…
29 mai 1985. Bruxelles. Ce soir-là, la Juventus de Turin affronte
le Liverpool FC en finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions
de football. Seule la victoire est belle disent souvent les sportifs.
A l’issue d’un match ardemment disputé, la victoire
reviendra aux Turinois grâce à un but inscrit par Michel
Platini. Pourtant, cette victoire-là ne fut pas belle. Si,
sur le terrain, les vingt-deux acteurs bataillaient pour une coupe
argentée aux "oreilles" proéminentes, derrière
les tribunes, trente-neuf morts et des centaines de blessés
étaient évacués par la police, les services de
sécurité et toutes les ambulances de la capitale belge.
Le stade bruxellois se nommait Heysel et la plus grande catastrophe
"sportive" venait de se produire quelques dizaines de minutes
avant le coup d’envoi de la partie…
C’est cet événement tragique, encore dans toutes
les mémoires, qui sert de toile de fond au nouveau roman de
Laurent Mauvignier. Jeune quadra décomplexé à
l’écriture singulière, Mauvignier trouve dans
le Heysel un événement contemporain à la mesure
de son talent pour (d)écrire les sentiments profondément
enfouis dans le cœur des hommes et des femmes (on se rappelle
avec émotion de Seuls,
son roman précédent paru en 2004).
Ici, ils vont par paires, les hommes et les femmes qui convergent
vers Bruxelles en cette veille de match. Il y a d’abord Geoff
et son frère (et leurs copains), qui quittent Liverpool sous
les embrassades de leurs femmes, enfants et parents pour aller soutenir
les Reds sur le continent. Mais le temps de monter dans le train et
ces supporters fervents se transforment en bêtes sauvages, avinées
et beuglantes qui seront d’une redoutable efficacité
l’heure venue. Il y a aussi Gabriel et Virginie : Belges, fiancés
et en pleine nouba pour fêter le nouveau boulot de Gabriel.
Une nouba si joyeuse qu’ils invitent, sans les connaître,
Jeff et Tonino, deux potes venus de France sans billet, mais ne désespérant
pas de trouver une combine pour assister au match. Il y a enfin Tana
et Francesco, en voyage de noces et de passage à Bruxelles
(avant de pousser jusqu’à Amsterdam) pour assister au
"big match" grâce à deux billets offerts en
cadeau de mariage.
Livre de rencontres, Dans la foule est de ces romans qui entraînent
leurs lecteurs dans une direction qu’ils ne soupçonnaient
pas d’abord. Passées les cent premières pages
consacrées à installer ses personnages et les plonger
au cœur du drame, Laurent Mauvignier change en effet de focale
pour ne quasiment plus s’attacher qu’aux pas de la belle
Tana. Exit, ou presque, Geoff et les hooligans criminels, Gabriel
et Virginie, Jeff et Tonnino…
Bien sûr, dans le registre dramatique et intimiste, Mauvignier
excelle. Pas une seconde il ne lâche ses proies (Tana et le
lecteur), multipliant les points de vue, les ressassements, les digressions,
les obsessions… Son style proche de la perfection formelle dissèque
avec humanité et sensibilité les états d’âme
de personnages écorchés vifs et malheureux au-delà
du concevable.
Reste que le drame médiatique du Heysel résonne comme
un prétexte spectaculaire et propre à enflammer l’imagination
alors que l’intérêt de Dans la foule est "ailleurs".
N’était-ce son écriture subtile et précise,
on en voudrait presque à Laurent Mauvignier d’avoir tenté
d’appâter le chaland avec événement racoleur.
Seulement voilà, il y a la Mauvignier touch… Encore qu’elle
gagnerait à s’apprécier sur cent cinquante pages
plutôt que quatre cent !