LA
VERITE SI JE MENS
Avec ce roman subtil, Ian McEwan s’interroge sur le pouvoir
de manipulation du romancier au travers d’une histoire
classique dont la force réside dans l’intelligence
de sa construction et la qualité de son écriture.
Ian McEwan n’est pas ce qu’il est convenu d’appeler
un débutant. Né en 1948, il est au contraire l’un
des écrivains anglais contemporains les plus doués
et les plus récompensés : Whitebread novel of
the year award 1987 et Prix Fémina étranger 1993
pour L’enfant volé, Booker prize 1998 pour Amsterdam…
On connaît des cartes de visite moins prestigieuses. La
traduction française de son dernier roman, paru il y
a deux ans, peut donc légitimement être considéré
comme l’un des événements de cette rentrée
littéraire. D’autant plus légitimement qu’Expiation
s’avère être un grand livre. De ces ouvrages
où le thème, les personnages et le style (donc
la traduction) se mêlent en une alchimie parfaite.
L’expiation dont il est ici question est celle de Briony,
jeune adolescente de 13 ans en 1935, au moment des faits. Faits
bien banals en soit : la naissance d’une passion amoureuse
entre Cecilia, sœur de Briony (et de 10 ans son aînée),
et Robbie, un ami d’enfance. Mais, détail qui a
son importance, la famille de Cecilia et Briony fait partie
de la grande bourgeoisie quand Robbie n’est que le fils
d’une domestique de cette famille. Rassurez-vous, McEwan
est assez subtil pour ne pas nous proposer une millionième
histoire d’amour impossible !
Entre vérité et manipulation
Son propos est ailleurs, dans l’analyse du pouvoir
du romancier. Car la jeune Briony qui se pique d’une précoce
vocation d’écrivain va intervenir dans la série
de micro-événements qui se succèdent sous
ses yeux au cours de cette journée particulière
et qu’elle ne perçoit qu’au travers du prisme
déformant de son exaltation et de sa découverte
du monde des adultes. Impossible d’en dire plus sans dévoiler
la machinerie intelligente et talentueuse que Ian McEwan actionne
pour notre plus grand plaisir. Chaque personnage, chaque psychologie,
chaque action contribue à nouer le drame qui va survenir
en fin de journée, quand Briony provoquera le tremblement
de terre qui bouleversera le destin d’un jeune homme et
d’une jeune femme qui ne demandaient qu’à
s’aimer.
Lorsque l’on retrouve Briony en 1999, l’adolescente
à l’esprit enflammé est devenue une vieille
femme à la carrière littéraire honorable.
Elle met en ordre ses papiers et laisse, pour la postérité,
l’histoire complète de cette journée tragique
et de ses conséquences. Mais la question se pose de savoir
jusqu’à quel point son texte est sincère
quand elle avoue en être à sa septième version,
qu’elle juge cette fois satisfaisante. Entre rêve
et réalité, entre vérité et manipulation,
la frontière est quelquefois étroite et bien forte
la tentation de la franchir…