Traduit de l'espagnol par Carlos Serrano
et Bernard Cohen
Points Seuil - 579 pages
Écrivain,
Martial Pombo se voit confier une "autobiographie"
du dictateur Franco. Sur plusieurs centaines de pages, ce communiste
convaincu se glisse dans la peau du Généralissime
et éclaire bien des chandelles noires.
On ne commentera jamais assez l’immensité de l’œuvre
prosaïque, drolatique, critique, thématique de Manuel
Vasquez Montalbàn, disparu l’année dernière
en laissant derrière lui une bibliothèque entière
d’aventures policières dans lesquels se débat
Pepe Carvalho, détective gauchiste et épicurien,
sorte de résurgence de l’Espagne résistante
qui se bat encore contre les vieux démons des combats
perdus contre le fascisme.
En 1992, Montalbàn sort l’autobiographie tronquée
du Généralissime Francisco Franco qui aveugla
l’Espagne pendant plus de cinquante ans avant de mourir
de sa belle mort, confit dans sa graisse et dans celle d’une
classe politique persuadée d’en avoir fini avec
l’opposition.
Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui des programmes
scolaires, mais en ce qui concerne mes années de collèges,
1981-1985, l’Espagne n’était au programme
qu’en tant que pays frontalier, partageant avec la France
une partie de l’espace pyrénéen, point barre.
Franco, j’en ai entendu parler cinq ans plus tard, dans
un cours d’histoire de l’art, en voyant le Guernica
de Picasso. Le service de presse de Juan Carlos ? Je ne me hasarderais
pas dans la conjecture, donc je dévore Moi, Franco comme
un bon cours magistral.
C’est du point de croix : Franco parle, se raconte, en
italique, comme des notes extraites d’une série
de journaux intimes, débile, maniaque, hostile, réactionnaire,
bigot, pugiliste, fier, petit, froid et confiant en la destiné
des grands hommes. On voit dans ce personnage le ridicule dangereux
d’un Peter Sellers prenant le pouvoir, drapé dans
la toge inconséquente de ses pires rôles. Et Montalbàn
commente, en parlant de sa jeunesse dans cette Espagne que le
Généralissime carrelle lentement comme les paillasses
d’un laboratoire. On n’apprend rien au Général
Franco, le Général Franco sait à peu près
tout, ce qu’il ignore est à la grâce de Dieu,
seule entité encore capable de lui tenir le crachoir.
Rien n’est épargné de ces longues décades
de mise en place du pouvoir despotique qui musela le peuple
espagnol jusqu’en 76 avec l’appui des Américains
qui voyaient là, encore, une barrière naturelle
au communisme, et plus généralement, avec l’aval
des Européens qui n’allaient pas se risquer dans
des batailles diplomatiques idiotes et sans fondement qui risquaient
de les priver des plages d’Ibiza ou de Palma.
Dans un épilogue qui ne manque pas d’humour et
de grincements intestinaux, Pombo remet à son éditeur
le fruit de son travail et l’éditeur fait son office
: il congédie les annotations de l’auteur en marge
de la bibliographie et Pombo laisse faire, se contentant de
remarquer que sans ces notes, Franco devient une sorte d’homme
d’état, normalisé, un parmi les autres,
dont les crimes se perdent dans l’étang de l’Histoire
comme on la lit dans le dictionnaire des noms propres.
Mais l’éditeur, le vrai, l’Espagnol n’a
pas congédié Montalbàn de ces pages. Le
Français, si et voilà ce que l’on trouve
en introduction : "Le texte original de l’édition
espagnole a été abrégé pour l’édition
française en accord avec l’auteur". Ah ! Économie,
quand tu nous tiens par les couilles.