Quelque
part dans l’est de la France, une usine va fermer. Inéluctable,
disent les dirigeants. Faux, s’insurgent les ouvriers
! C’est cette lutte pour survivre que nous fait vivre
avec passion Gérard Mordillat.
Réalisateur, acteur, scénariste, écrivain…
qu’on se le dise, Gérard Mordillat n’est
pas cataloguable facilement. Touche-à-tout passionné
(et passionnant), au cinéma il a réalisé,
entre autres, Vive la sociale ! (Prix Jean Vigo - 1983), Billy-ze
Kick (1985) ou Fucking Fernand (1987). À la télévision,
on lui doit notamment les excellents Corpus Christi : Judas
et L’Origine du christianisme (coréalisés
avec Jérôme Prieur - 1997 et 2003). Et l’on
ne compte plus ses essais, enquêtes et romans publiés
depuis une bonne vingtaine d’année.
Sans affiliation à un quelconque parti, Gérard
Mordillat n’en a pas moins, depuis toujours, manifesté
son engagement à gauche dans un combat politique affirmé.
Et c’est une forme de cet engagement qu’exprime
aujourd’hui Les vivants et les morts, son nouveau roman.
En décrivant de l’intérieur les mécanismes
économiques et les conséquences sociales et humaines
de la rentabilité à tout prix, de la fermeture
d’usine et de la délocalisation, il appuie la où
ça fait mal.
Et où ça fait mal, en l’occurrence, c’est
à Raussel, petite ville de l’est de la France qui
ne vit que grâce à la Kos, l’usine de plasturgie
qui emploie l’essentiel des salariés de la région.
La Kos revient de loin. Les inondations de l’hiver passé
ont bien failli lui être fatales. Pourtant, la mobilisation
des ouvriers dans un premier temps, puis de toutes les bonnes
volontés ont permis de relever le défi : en moins
de trois semaines, les machines tournaient à nouveau
à plein régime. Mais six mois plus tard, rien
ne va plus : l’usine est en difficulté et une première
vague de licenciements est décidée. Ceux de la
Kos viennent d’entrer dans un engrenage infernal…
À travers la vie d’une cinquantaine d’hommes
et de femmes (dirigeants, ouvriers, famille…) Gérard
Mordillat décortique minutieusement le processus de liquidation
de l’activité de la Kos et de tous ceux qui en
vivaient.
À la fois œuvre pédagogique et passionnant
roman épique, Les vivants et les morts s’inscrit
comme une sorte de Germinal moderne aux personnages aussi attachants
que ceux de Zola. Maheu, Étienne et Catherine se nomment
ici Lorquin, Rudi et Dallas ; le carreau de la mine est remplacé
par l’usine… mais pour le reste, rien de nouveau
sous le soleil. La même lutte âpre pour survivre
et conserver sa dignité.
Dans un style fluide construit autour de dialogues omniprésents
qui permettent une narration vivante, au plus près des
protagonistes, Les vivants et les morts est un grand roman "politique".
De ceux qui éclairent une époque, qui portent
la parole confisquée aux petites gens et donnent à
comprendre que, quoi qu’en disent certains, la lutte des
classes n’a pas disparu avec l’avènement
médiatique du MEDEF.