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     LiVReS
 
A L’ESTOMAC
Chuck PALAHNIUK

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Bernard Blanc

Denoël - 535 pages
Un jour, tout le monde t’a tellement parlé de Fight Club que tu te lèves avec une seule idée en tête, aller voir Fight Club. Tout le monde a tellement trouvé ça gé-nial ! Et c’est vrai que tu sors en clignant des yeux et tu dis comme tout le monde : Gé-nial ! Alors tu achètes le livre de Chuck Palahniuk et c’est vraiment gé-nial ! Tellement gé-nial que tu écris un article sur ce livre gé-nial et qu’après tu vas voir ton libraire et tu achètes tous les romans de Chuck Palaniuk disponibles à cette époque sur son étagère d’auteurs dingues. Tu achètes et tu transportes ça d’une étagère à une autre, la tienne, celle pour les romans à lire ab-so-lu-ment-vi-te. Et puis le temps passe, tu lis d’autres livres, encore des livres, des tas de livres, tu ne touches pas à ceux de ce type qu’on présente comme vivant entouré de ses chiens dans le Vermont, parce que tu paries sur des lendemains où tu auras davantage besoin de lire ça qu’autre chose. Une source inépuisable. Un trésor pour plus tard. Des milliers de pages fortes comme du latex, pleines de choses et d’incongruités, de pensées et d’analyses auxquelles tu n’aurais jamais songé seul.

Un jour, chez ton libraire, et c’est déjà longtemps après Fight Club, il y a ce nouveau roman de Chuck Palahniuk et c’est comme la salive qui t’arrive dans la bouche devant une coupelle de cacahuètes quand la dernière denrée que tu as ingurgité remonte à l’heure du petit déjeuner où tu n’as pas choisi de n’avaler qu’une tasse de café avec un jus d’orange dépulpé, le temps a fait ça pour toi, séparer les minutes et les calories pour te laisser hagard mais réveillé, et devant Journal intime tu ressens comme un vertige gourmand. Tu achètes et tu lis. Et plus tu lis plus tu penses à ce petit trésor sur ton étagère aux livres à lire ab-so-lu-ment-vi-te. L’épargne, tu ne la choisis pas, elle s’impose à toi comme une courbe qui viendrait te mordre le cul quand tu t’y attends le moins. Et dans Journal intime, tu retrouves le même frisson gé-nial, ces longs chapitres gorgées de choses inutiles dont tu ignorais jusqu’à la racine de l’existence mais qui te frappent comme des nécessités immarcescibles. Ouais, Palahniuk, un sacré fils de pute avec un sacré talent et à chaque phrase, il dit : "Ce n’est pas essayer qui compte, c’est être toi-même et le scénario de ta propre vie." Alors tu refermes Journal intime et tu lis les 4e de couverture des autres, sur l’étagère de livres à lire ab-so-lu-ment-vite et tu choisis ce qu’on dit de Survivant. Et tu lis Survivant, et tu tombes de la même chaise, sur le même sol dur, si dur, comme si c’était ta chute qui avait décidé de la douleur de ta réception. Parce que Survivant, c’est encore mieux que ce que le mot mieux signifie en français, en allemand, en chinois ou en n’importe quel langage cosmogonique. Parce que dans Survivant, il y a des choses qu’on te dit et que jamais, mais alors vraiment jamais tu n’avais réussi à formuler. Et ce n’est pas tant que tu as échoué, c’est que d’essayer ne t’était même jamais venu à l’esprit.

Et alors, il y a encore un nouveau Chuck Palahniuk qui sort et ça s’appelle Le festival de la couille. Tu lis que ce sont des articles compilés, des articles que Chuck Palahniuk a écrit pour le magazine américain GQ, des articles de Palahniuk sur la dinguerie de la vie américaine. Alors tu lis. Et après la première nouvelle, tu regardes ton étagère des livres à lire ab-so-lu-ment-vi-te et tu vois encore trois tranches sur lesquelles sont inscrites Chuck Palahniuk et c’est comme si tu regardais l’intérieur de ton frigo et qu’à l’intérieur, il y avait encore plus de Mister Freeze que tu ne pourrais jamais en sucer même si de demain jusqu’à ta mort, l’été n'était plus que canicule et besoin de sucre frais.

Seulement ce qui te frappe rapidement, c’est que, passé le premier article, Le festival de la couille, c’est de la merde. Juste de la merde. Il y a cet article sur les lutteurs professionnels qui se font des ponctions de sang pour ne pas que leurs oreilles ressemblent à des bouts de choux fleur : de la merde. Il y a cet article sur les types qui font de la gonflette : de la merde. Il y a cet article sur les types qui construisent des châteaux forts : de la merde. Il y a cet article sur Juliette Lewis qui est tellement cool avec sa guitare et sa scientologie : de la merde pire que de la merde. Et puis il y a cet article sur Chuck Palahniuk jouant les animateurs d’atelier d’écriture : pas seulement de la merde parfumée à la merde, la recette d’un roman de Palahniuk : comment on se transmet les connaissances sur comment on fabrique le savon à partir des tabliers de graisses retirés aux obèses, comment on nettoie les tâches de sang sur le col amidonné d’une chemise, comment un bébé meurt seul pendant son sommeil sans trouble annonciateur, comment on dessine un cercle parfait, comment on écrit des tas de romans bourrés jusqu’à la glotte de connaissances très do-cu-men-tées. De-la-mer-de !

Alors tu regardes ton étagère des livres à lire ab-so-lu-ment-vi-te et tu te demandes quel prochain Palahniuk tu vas lire. Au vu des trois 4e de couverture qui te restent, tu prends Choke, tu lis Choke et tout ce qui te reste de Choke, c’est comme cette matière au bout de tes doigts qui passe d’humide gras à collant sec et que personne n’a même encore inventé pour que tu puisses t’en servir de métaphore musclée. Tout ce que tu sais, c’est que quinze jours plus tard, Choke, tu ne sais même plus de quoi ça parlait, tu te souviens juste que tu as failli, une fois toutes les cinquante pages, tout simplement t’arrêter et passer à autre chose. Et puis tu as pris Berceuse, comme tu aurais saisi volontairement ton fer à repasser sur position 4 par le mauvais coté, juste parce que tu avais décidé qu’une partie de toi-même pouvait avoir encore le choix de lutter contre ton propre diable, ta propre collectiophilie. Berceuse, tu t’es dit à la fin, c’est pas mal quand même. Seulement ça n’avait déjà plus le même goût qu’avant et puis toutes ces connaissances maintenant, à quoi bon ? Et puis tous ces personnages, avec leur pensées parfaites, leurs phrases impeccables comme si chacun ne parlait pas mais écrivait sur une pancarte des sortes de slogans définitifs et qu’au moment de dire sa réplique, chacun levait juste sa petite pancarte, avec son petit slogan définitif encadré par des guillemets. Alors c’est comme si tu connaissais trop Palahniuk et qu’il ne s’en rendait pas compte. Un peu comme quand ton frère cadet se cachait systématiquement derrière la commode du salon à chaque partie de cache-cache et que tu ne mettais pas plus de quatre secondes à la trouver.

Et puis, tu achètes A l’estomac.

Et puis tu arrêtes A l’estomac à la page 246 parce que tu as compris depuis la page 8 que ce serait comme pour les autres, parce que tu as découvert une vérité vraie : c’est que Palahniuk est un gourou et que toutes ces phrases inscrites sur des pancartes avec des guillemets avant et après, toutes ces phrases elle ne veulent rien dire, à peine si elles soumettent ta pensée à une petite réflexion du genre : c’est quoi ce foutoir ? Tu arrêtes A l’estomac à la page 246 parce que tu n’en as strictement rien à branler des histoires en roue de hamster de ces gens coincés dans un théâtre gothique, que tu en as marre de les entendre s’appeler par des noms complètement cons et te raconter des histoires de plus en plus miséreuses, parce que tu as compris que toutes ces histoires miséreuses, c’étaient juste des nouvelles enfournées dans un dossier "nouvelles", dans un répertoire du Macintosh de Chuck Palahniuk, le genre de dossier dans lequel on fouille quand les impôts tombent et que tu te dis : "Ecrire n’est pas juste l’expression de soi, c’est ton propre don à toi-même, ton toit pour la pluie" ou une autre connerie d’envolé qui, bien ficelée avec des guillemets te permet de pondre un chapitre par jour. Le pire, arrivé à la page 246, c’est que tu te crois libre d’avoir choisi de ne pas aller plus loin. Mais en regardant ton étagère des livres à lire ab-so-lu-ment-vi-te, tu vois qu’il te reste encore Monstres invisibles. Le pire, c’est qu’en relisant le papier que tu viens de pondre sur A l’estomac, tu te rends comptes que même ton style s’est tout simplement fait corrompre.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Octobre 2006
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