Le
nouveau roman d’Orhan Pamuk est peut-être plus accessible
pour les lecteurs "occidentaux" que nous sommes. En effet,
les cinq précédents, chacun à sa manière,
distillaient un charme étrange : nous étions transporté
dans des mondes bien loin de nos repères. Et si, souvent comme
les quelques autres écrivains turcs traduits en français,
les années de plomb que furent les dernières décennies
du XXe siècle lui servent de toile de fond, les paysages et
les personnages gardaient toujours un halo de mystère auxquels
l’envoûtement causé par son style nous faisait
néanmoins adhérer.
Neige paraît en France au moment où Orhan Pamuk fait
la une de l’actualité politique. Il est sous le coup
de plusieurs poursuites pour ses prises de position sur le génocide
arménien et Neige a donné lieu à des tentatives
d’interdiction dans certaines provinces du pays. Sans oublier,
pour l’anecdote, qu’il a été fort marri
de se voir recruter par George Bush dans ses tentatives de séduction
du monde musulman !
On pourrait craindre, dans ce contexte, que Neige soit un roman politique,
exercice souvent lourd et peu convaincant. Nous sommes très
vite rassurés en prenant le car pour les confins de la Turquie
et arrivons, sous une tempête de neige, dans une région
frontière et une ville, Kars, autrefois cosmopolite comme en
témoignent les splendeurs architecturales, laissées
à l’abandon, d’une forte présence russe
et arménienne.
Notre guide est Ka, poète réfugié politique en
Allemagne. De retour dans sa ville natale, Istanbul, au décès
de sa mère, cet enfant de la bourgeoisie européanisée,
revenu de tout engagement politique se voit confier un reportage à
Kars par un grand quotidien stambouliote. Kars est le théâtre
d’une vague de suicides de jeunes filles voilées renvoyées
des établissements scolaires du fait de leur tenue. Des élections
locales se préparent, et là aussi le parti islamiste
joue les trublions… Mais, pour Ka, Kars est surtout la ville
où vit aujourd’hui une très belle camarade d’université
dont il a été amoureux.
Son arrivée à Kars, et tout son séjour, se fera
sous la neige. Bien sûr, cette neige incessante ajoute à
son (à notre) sentiment d’étrangeté, d’irréalité.
Ka est dans une disposition d’esprit étonnante : il semble
ouvert à toutes les opinions, bienveillant, peut-être
une page blanche (comme neige) où licence est donnée
à tous d’écrire leur vision de la destinée
humaine et de la Turquie. Que lui réservent ces quelques jours
? Un retour de l’inspiration pour ce poète stérile
depuis des années, la redécouverte du sentiment amoureux
et de la sexualité, une participation, à son corps défendant,
à des combats qui ne sont plus vraiment les siens et dont les
acteurs garderont tous leur part de mystère.
Mais, quand la tempête de neige cessera, tout aura tourné
à la tragi-comédie puis à la tragédie.
Nous aurons suivi Ka, puis son ami Orhan qui partira sur ses traces
à Kars et Francfort, rencontré une palette des personnages,
certains attachants et loin des stéréotypes du fanatisme
religieux, d’autres comiques sous leur vernis de respectabilité.
Nous aurons aussi approché la réalité d’un
pays à l’histoire et aux peuples bien plus complexes
que les media ne nous le laissent deviner. On dit souvent qu’un
bon roman en apprend plus qu’un traité de psychologie
ou d’histoire. Neige y réussit et c’est bien plus
agréable à lire !