Traduit de l’anglais (Australie)
par Johan-Frédérik Hel-Guedj
Robert Laffont - 652 pages
Ne
vous laissez pas effrayer par la grosseur de ce livre. Embarquez
dans un univers aux multiples chemins de traverse. Attention,
chef d’œuvre !
Ambiguïtés d’Elliot Perlman est un roman de
plus de 640 pages écrites serrées et pour s’y
plonger, il faut avoir et le temps et l’envie. C’est
un roman où les digressions abondent, un roman d’une
rare richesse. Et si vous faites l’effort de rentrer dans
cet univers, vous serez récompensé au centuple.
Aux Etats-Unis, des écrivains tels que Jonathan Franzen
ou Philip Roth ont vanté ses mérites. En France,
il faut bien avouer qu’il est sorti dans une relative
indifférence. On notera qu’il est publié
dans la célèbre collection Pavillons de Robert
Laffont, dirigée par Jean-Claude Zylberstein et Maggie
Doyle. Gage évident d’intérêt pour
le lecteur avide de découvertes.
Elliot Perlman est un écrivain australien, né
en 1964. En 1994, est sorti son premier roman Three dollars,
suivi d’un recueil de nouvelles, ces deux titres récoltant
leurs lots de récompenses. Ambiguïtés (en
version originale Seven types of ambiguity, d’après
le titre d’un poème) est sa première œuvre
traduite en français. Perlman est avocat et vit à
Melbourne.
Un des points centraux de ce roman est l’histoire de Simon
Heywood. Jeune homme brillant devenu instituteur. Le libéralisme
du gouvernement impliquant des réductions dans l’éducation,
il s’est retrouvé au chômage. Il s’est
senti inutile et s’est laissé lentement couler,
s’est mis à boire. Un jour, il a "kidnappé"
Sam, le fils d’Anna, dont il a été profondément
amoureux durant ses années d’université.
Ce geste un peu déséquilibré va avoir des
conséquences profondes, des répercussions dans
l’existence des divers protagonistes.
Un des autres centres du roman est l’histoire de Joe,
le mari d’Anna et père de Sam. Joe travaille dans
la finance, le courtage. Il vit sur son bagout et monte une
affaire s’apparentant au délit d’initié
et touchant à la gestion intégrée des soins.
Cela pourrait nous évoquer la privatisation de la Sécurité
Sociale, si vous voyez ce qui est évoqué.
Ajoutons le personnage d’Alex Klima, psychiatre ayant
Simon pour patient, s’identifiant à lui et jetant
la déontologie de son métier par-dessus bord.
Le roman est composé de sept parties, toutes traitant
d’un personnage, de sa biographie et faisant subtilement
avancer l’histoire, sous la forme de confession, de journal
intime ou de dialogue.
Quelle est la place de la culture dans nos sociétés
? Comment survivre dans cet univers où le capitalisme
a triomphé et où le profit est une religion à
laquelle les exclus n’ont pas accès ? Qu’est-ce
que l’amour et la relation à autrui ? Pourquoi
sommes-nous si seuls ?
Voilà quelques-uns des thèmes abordés dans
ce roman magistral qui nous rappelle que la grande littérature
est là pour nous parler du monde dans lequel nous vivons.
À défaut de mieux le comprendre, il est captivant
d’essayer de l’envisager. Et cela avec l’aide
d’un auteur qui aime tremper sa plume dans les recoins
sombres de nos cerveaux.
Plus qu’un plaisir, lire Ambiguïtés, s’apparente
à un impératif.