Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Jacques Martinache
10/18 - 621 pages
Sur
fond de fait divers banal, Richard price entreprend de démonter
les mécanismes de tension raciale qui rendent explosives
les banlieues américaines. Passionnant.
Richard Price fait partie de ces auteurs qui, d'un roman à
l'autre, inscrivent leur œuvre dans un univers immuable.
Depuis toujours, ses héros habitent Dempsy, une banlieue
déshéritée (et imaginaire) de New York.
Dans cet environnement dur, fait de ghettos et de discrimination
raciale, de chômage, de misère, de drogue et de
violence "ordinaire", Richard Price installe ses histoires
et ses personnages avec le naturel de celui qui a vécu
dans ces quartiers, qui a connu la dèche et la toxicomanie.
Et même si cette époque est révolue pour
lui (il publie ces jours-ci son 7e roman et il scénarise
à tour de bras pour Hollywood), l'homme reste marqué
à jamais par cette jeunesse difficile.
Dans Ville noire, ville blanche, il met en scène les
tensions interraciales entre deux communautés totalement
hermétiques l'une à l'autre. Pourquoi cette explosion
soudaine dans les quartiers noirs de Dempsy ? Parce que Brenda
Martin, une habitante blanche de Gannon, la petite ville résidentielle
voisine pousse, une nuit, la porte du Centre Médical,
hagarde et les mains en sang, et déclare avoir été
agressée par un noir qui lui a volé sa voiture…
dans laquelle dormait son jeune fils de 5 ans ! Et comme Brenda
Martin est la sœur de Danny Martin, un inspecteur du commissariat
de Gannon, la riposte policière est brutale et immédiate.
Avec la minutie et le souci du détail d'un sociologue
qui aurait décidé de passionner ses lecteurs,
Richard Price décrit, minute par minute, l'alchimie mystérieuse,
impalpable et pourtant irrésistible qui transforme un
fait divers banal en fait de société explosif.
Par les yeux (et les actes) de quelques personnages clés
superbement brossés, il transforme le lecteur en témoin
privilégié de cette réaction en chaîne
inéluctable.
On adopte d'emblée les points de vue et les objectifs,
pas forcément contradictoires d'ailleurs, de Lorenzo
"big daddy" Council, le flic noir (plus travailleur
social qu'agent de répression) à qui est confiée
l'enquête, et de Jesse Haus, la jeune journaliste blanche
(mais "enfant du pays") du quotidien local. On souffre
avec Brenda, la jeune mère complètement déboussolée
par son drame et plongée dans une sorte d'autisme traumatique
dont il faudra la tirer pour faire avancer l'enquête.
On bouillonne avec les jeunes de la cité Armstrong ("strong
arms" - bras forts - en verlan)…
Bref, on ne lâche pas ce pavé avant le dénouement
du drame personnel de la mère et collectif d'une communauté
montrée du doigt. Ville noire, ville blanche est un roman
intense à l'ampleur sociale urbaine universelle.