Comment
"cohabiter" pendant près de 25 ans avec un
doux sobriquet dans lequel on ne se reconnaît pas ? Dominique
Rocheteau se livre (enfin, à sa manière) et retrace
l’une des plus belles pages du foot hexagonal, celle sans
qui la génération des "et 1 et 2 et 3 zéros"
n’aurait probablement jamais vu le jour.
5 novembre 1975. Ibrox Park. Glascow déjà, comme
une répétition. Sur le poste noir et blanc familial
d’alors, je me remémore l’époustouflante
prestation du numéro 7 vert. Il crève littéralement
l’écran… et les filets adverses par la même
occasion. Ce soir-là, Dominique Rocheteau n’est
pas encore l’ange vert et, cependant, il n’appartient
déjà plus tout à fait à la mythique
équipe des verts encore en gestation. La France en mal
de reconnaissance footbalistique l’adopte, le kidnappe
devrais-je dire, et en fait tantôt le gendre idéal,
tantôt le grand frère protecteur.
Printemps 2001. Séance de dédicace de l’édition
annuelle du guide du football. Je souffle à Dominique
les quelques mots de la dédicace à l’attention
de mon jeune fils : "De l’ange vert à l’ange
blond". Connaissant sa réserve, voire sa réticence
à l’égard de ce surnom donné par
Jean-Pierre Frimbois, l’un des rédacteurs de la
revue spécialisée Onze, je guette du coin de l’œil,
un peu anxieux, sa réaction : un sourire furtif mais
sincère éclaire son visage de radieux quadra.
Il comprend.
Ce livre, on le sent, Dominique Rocheteau le portait en lui
depuis un bon bout de temps. Envie sans doute de profiter d’une
courte pause dans sa vie professionnelle pour faire le point,
qui sait, pour accéder à la demande sans cesse
réitérée de proches (ses plus jeunes garçons
Pablo et Roméo ?), de lever enfin le voile sur des aspects
plus secrets de sa personnalité (sympathie avec l’extrême
gauche, passion pour la musique pop anglo-saxonne, rapport biaisé
au vedettariat, fausse timidité, etc.).
On m’appelait l’ange vert comblera tout autant les
supporters de la première heure, ceux pour qui la géographie
se révisait le mercredi soir avec Copenhague, Split,
Kiev, Eindhoven, Munich, Sofia, Liverpool, que les apprentis
psychologues soucieux de mieux appréhender la personnalité
quelque peu énigmatique de cet ailier tout aussi insaisissable
balle au pieds que micro aux lèvres.
Sans arrière-pensée de scoop médiatique
ni d’amertume mal réfrénée, Dominique
Rocheteau nous livre en près de 300 pages la raison qui
lui a fait surmonter éloignement familial précoce,
blessures à répétition, mesquineries et
jalousies du milieu, bref les affres de la vie quotidienne du
footballeur professionnel. Elle tient en un mot : l’amour
de la balle de cuir. Des rues de son village natal d’Etaules
dans les Charentes Maritimes, à Séville, ou bien
encore, au soir de sa carrière, au Stadium de Toulouse,
sa conception du jeu est demeurée inchangée et
articulée autour des sacro-saintes notions de plaisir,
de partage, de technicité, d’altruisme et d’abnégation.
Toutefois, ce livre nous apporte un éclairage salutaire
sur les petites histoires qui ont su jalonner la "grande"
en levant notamment le voile sur la raison de son indéfectible
bonne conduite sur le terrain (un malheureux "bourre-pif"
à son jeune copain Jean-Marie), sur l’action concertée
mais avortée de la coupe du monde 1978 contre le régime
dictatorial de Videla, ou bien encore sur celle de la discussion
des primes avec Adidas, l’équipementier de l’équipe
de France, toujours lors de l’aventure argentine de 1978.
Sans complaisance mais sans nostalgie aucune, les derniers chapitres
du livre s’appliqueront à relater les expériences
moins médiatisées, mais tout aussi enrichissantes,
de l’après-ballon, comme agent de joueur, apprenti-acteur
pour le Garçu de Maurice Pialat ou comme actuel Président
du conseil de l’éthique.
A la lecture de son livre, je suis persuadé que Rocheteau,
la cinquantaine resplendissante, n’a pas fini de nous
étonner. Certes, il est passé le temps des crampes
et des buts à la 112e minute, mais il ne s’agit
pas de mollir en chemin. D’autres croisades restent encore
à mener pour la sauvegarde d’un sport de plus en
plus exposé aux travers du foot-business.
A mes très verts copains : Didier "Glasgow 1er rang",
Robby et Ricain.
PS : ruez-vous sur le DVD et le légendaire quart de finale
retour contre Kiev, et si vous tremblez encore, près
de 30 ans après, sur l’action de contre du grand
Oleg Blokhine, je sais que cet ouvrage est fait pour vous.