Une
famille américaine tente de résister à
la tempête de l’histoire reconstruite par un des
grands du roman moderne sur la base d’un "et si un
candidat pro-nazi avait été élu à
la tête des Etats-Unis en 1940".
Et si, le pire était arrivé. Si un candidat aux
idées simples et au verbe bref avait emporté la
primaire républicaine puis battu Roosevelt en 1940 sur
le thème de la non-intervention dans le guerre qui déchirait
la vieille Europe. Et s’il avait abandonné toute
velléité de soutenir l’Angleterre dans sa
guerre contre les nazis. Et si, ce président avait ses
entrées à Berlin. Et si…
C’est sur ce postulat qu’est bâti A plot against
America. Hypothèse terrifiante vue d’Europe, mais
tout aussi bouleversante pour une famille juive de la classe
moyenne d’un quartier de Newark. Comme dans ses précédents
romans, Philip Roth aborde l’Amérique vue, non
au travers de grandes théories sur sa classe moyenne,
ses pulsions, ses peurs, sur les juifs américains, leur
place dans cette nation en devenir, mais en décrivant
le quotidien d’une cellule familiale : deux fils, l’un
de dix ans, l’autre adolescent, un cousin recueilli à
la mort de ses parents, un père et une mère gagnant
assez pour faire vivre le foyer, mais vivant dans un appartement
d’un immeuble occupé par d’autres juifs de
la petite classe moyenne. Fière d’être américaine,
comme en sont fières les générations issues
d’une fraîche immigration et qui s’en va en
pèlerinage au mausolée de George Washington. Juive,
mais non pratiquante, ne mangeant pas cacher, ne faisant pas
shabbat et pourtant profondément juive, dans un quartier
juif, peuplé de leur famille, amis et voisins juifs.
Ce n’est pas une œuvre de politique fiction. Philip
Roth n’aborde les évolutions politiques ou géopolitiques
que pour brosser le décor. A la fin du roman, il va même
jusqu’à supprimer le suspens politico-historique,
pour se consacrer aux personnages.
Cela ne l’empêche pas de répondre à
sa manière à quelques grandes questions. Elirait-on
aux Etats-Unis un président aux idées simplistes,
juste parce qu’il s’adresse aux peurs de ses concitoyens,
vêtu d’un blouson d’aviateur à la descente
de son avion ? Les Etats-Unis pourraient-ils être contaminés
par le nazisme et l’antisémitisme ? Comment réagirait
la communauté juive à un gouvernement fortement
à droite ? Et surtout que deviendrait une famille juive,
les Roth, quand le danger bouleverserait tous ses repères
?
C’est du Philip Roth, ne vous attendez pas à des
réponses simples. Faut-il rapprocher Lindbergh et George
W. Bush ? Peut-être, sûrement pas sur tout. Quelle
est l’identification de l’auteur à son narrateur
de dix ans qui partage avec l’auteur, nom et prénom
? A vous de discerner les fausses coïncidences. Ne cherchez
pas de manichéisme, il n’y a pas de bons juifs
et de mauvais WASPs, c’est plus complexe que ça.
Et c’est ce qui rend le roman attachant et intrigant.
Un Philip Roth est toujours un œuvre dérangeante
pour la bienséance et pour soi-même, qui ouvre
une brèche dans notre jardin secret. Laissez-vous gagner
par son jeu trouble.