Ce
qui frappe au premier abord sur ce livre, cest la forme.
Parce quil est écrit quasiment sans aucun passage
à la ligne tout du long de ses 366 pages, sans aucun
tiret, ouvrez les guillemets annonçant la prise de parole
dun personnage, le premier contact avec Laveuglement
est assez abrupt. Il apparaît alors comme une épreuve
aussi difficile que la découverte dun premier livre
sans images ! Mais il ne faut surtout pas sarrêter
à cette impression, José Saramago le mérite.
Imaginez quune maladie nouvelle gagne notre pays, une
cécité extrêmement contagieuse et quon
ne sait pas soigner. Comment nous adapterions-nous à
ce "mal blanc" ? Quelles décisions prendrait
notre gouvernement ? comment se comporteraient les hommes et
les femmes, comment sorganiseraient-ils pour manger, se
laver etc. Cest tout cela que José Saramago a imaginé
et cest loin dêtre bercé doptimisme.
Rapidement, la peur dune pandémie amène
les autorités à parquer ses citoyens devenus aveugles
dans un ancien asile désaffecté. Là-bas,
dans cet endroit inconnu, sordide et que leurs yeux ne peuvent
leur rendre familier, la vie ou plutôt la survie sorganise,
rythmée par la recherche incessante de nourriture. José
Saramago nous montre que lhomme peut tomber très
bas, mettre sa dignité et ses valeurs de côté
lorsquil a peur et quil a perdu tous ses repères.
Bien sûr cette quarantaine peut être transposée
à dautres situations et rappelle tristement certains
passages de notre histoire. Ce qui nous est décrit paraît
si loin et pourtant si probable que le lecteur ne peut que se
poser dinnombrables questions : qui serais-je parmi tous
ces personnages à qui lauteur a pris soin de ne
pas donner de prénoms ? A qui pourrais-je faire confiance
? Cest la certitude - enfin pour ma part - que cela puisse
se passer ainsi, que lhomme en est capable, qui laisse
le plus grand sentiment de malaise.
Laveuglement est un livre dur, étouffant parfois.
Sa forme est donc, bien sûr, au service du fond : sans
respirations visuelles, elle participe à lenfermement
du lecteur, à renforcer une atmosphère pesante.
Mais il est en même temps si fluide, si bien écrit,
que sy accrocher nest pas difficile... On se dit
que la fin doit bien boucler la boucle de ce cycle humain, plutôt
inhumain dailleurs. Et on lattend cette fin, avec
espoir ! Un espoir incarné pendant tout le livre par
une jeune femme enfermée par erreur avec les malades.
Elle voit et surtout garde la vue, contre toute attente, sans
jamais le révéler aux autres. Je vous laisse imaginer
pourquoi. Cette femme est un mince espoir tant on le sent fragile
- elle peut à tout moment développer la cécité
- mais heureusement, il est là...