Bon
pied bon œil malgré son grand âge, José Saramago
offre une nouvelle preuve de son talent engagé avec une fable
politique qui se dévore comme un thriller.
Au lendemain des élections municipales organisées dans
la capitale sans nom d'un pays dont on ne sait rien, la stupeur s'empare
du gouvernement : 83 % des électeurs ont voté blanc.
Incapables de penser qu'il puisse s'agir d'un rejet démocratique
et citoyen de leur politique, les dirigeants soupçonnent une
conspiration organisée par un groupe subversif, voire un complot
anarchiste international. Craignant que cette "peste blanche"
ne contamine l'ensemble du pays, le gouvernement évacue la
capitale et décrète l'état de siège.
Du haut de ses 84 ans (depuis le 16 novembre dernier) et de son exil
espagnol sur l’île canarienne de Lanzarote, José
Saramago, prix Nobel de littérature en 1998, conscience de
gauche depuis plus de 50 ans, livre un nouveau roman "édifiant"
dont il a le secret et qui n’en finit pas de ravir le lecteur.
Jamais à court de sujets essentiels interrogeants nos systèmes
démocratiques, le vieux sage adopte toujours un ton décalé
et malicieuxqui enchante. Sorte de Kafka contemporain, l’humour
en plus, il traque les petits travers individuels qui, dans la marche
inéluctable de la grande machine étatique, apportent
leurs doses d’imprévus, transformant une stratégie
implacable en fiasco annoncé.
Avec La lucidité, c’est toute la question de la légitimité
de la représentation nationale qui est posée. Quel est
le poids réel du vote blanc ? Comment doit réagir le
pouvoir à cette expression de défiance du peuple ?
Mais au-delà, c’est la lourde machine gouvernementale
qui est auscultée et, à l’intérieur de
celle-ci, les rouages essentiels constitués par le gouvernement
et ses différents membres. Petites rivalités de cours
d’école, combines honteuses pour s’attirer les
faveurs du "chef", dérapage incontrôlé
de la logique de pouvoir, perversion du système… Rien
n’est laissé dans l’ombre.
On savoure notamment avec délectation les innombrables échanges
entre ministres, Premier ministre et chef de l’Etat qui rivalisent
de mauvais esprit, de coups bas et de raisonnements mesquins à
seul fin de tirer un tant soit peu la couverture à eux. À
tel point que, la raison passant après l’ambition, l’engrenage
des catastrophes broie irrémédiablement victimes et
bourreaux.
Dans un style très personnel, à la fois fluide et précis,
où le second degré est roi, José Saramago captive
son lecteur dès les premières pages. S’affranchissant
des règles classiques de ponctuation sans jamais rien perdre
de sa lisibilité, il nous entraîne au cœur d’un
pouvoir égaré dont chaque décision entraîne
une nouvelle catastrophe à laquelle il convient de remédier
dans l’urgence.
Entre ironie grinçante, humour vachard et analyse implacable
des rouages du pouvoir, il démontre de manière éclatante
que lui, en tout cas, n’a rien perdu de sa propre lucidité.