Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Françoise Cartano
Belfond - 492 pages
Roman
coup de poing de la rentrée, Il faut qu’on parle de Kevin
est de ces textes qui marquent durablement le souvenir du lecteur.
Bonnes âmes s’abstenir.
Première précision d’importance : Lionel Shriver
est une femme. Et ce détail n’est pas anodin lorsqu’il
s’agit de se plonger au cœur de son premier roman traduit
en France. Qui d’autre qu’une femme pouvait, en effet,
se lancer dans un récit aussi terriblement déstabilisant
que celui de cette mère qui, lettre après lettre, se
raconte et raconte son rapport au fils monstrueux auquel elle a donné
naissance dix-huit ans plus tôt.
Inspiré de la tuerie de Columbine (et de nombre d’autres
événements du même type, qui ont défrayé
la chronique de l’autre côté de l’Atlantique),
Il faut qu’on parle de Kevin adopte un parti-pris d’absolue
franchise. Loin des clichés et des attitudes conventionnelles,
cette femme brisée se livre sans tabou ni souci d’une
quelconque bienséance. Elle raconte ainsi, par le menu, le
quotidien de sa vie brisée par la naissance de ce fils foncièrement
mauvais et qu’elle n’a jamais aimé, malgré
ses efforts constants.
La question au cœur du roman est, bien sûr, de savoir si
le garçon est désespérément mutilé
par la froideur de sa mère ou s’il est si absolument
désagréable qu’il encourage le désamour
maternel. Mais, fort heureusement, elle ne la résout jamais
totalement. Après tout, les oppositions franches telles que
"l’inné contre l’acquis" sont rarement
conciliables dans la vraie vie.
Les mots de Lionel Shriver n’en sont pas moins durs pour dire
la souffrance d’Eva, sa grossesse pénible, son accouchement
douloureux, sa détestation d’un enfant fourbe et méchant.
Les mots sont terribles quand elle multiplie les anecdotes édifiantes.
Les mots, surtout, sont lucides lorsqu’elle se remet continuellement
en cause sans jamais arriver à une conclusion différente.
Et pourtant, cette mère est là, présente auprès
du fils emprisonné deux ans après le terrible JEUDI
(c’est elle qui souligne) qui aura définitivement fait
basculer sa vie et celle des sept victimes du drame. Les feux de la
notoriété malsaine, le regard des autres, leur jugement,
le procès, son couple qui vole en éclats… Aucun
répit ni échappatoire. Il lui faut boire le calice jusqu’à
la lie et nous avec.
Couronné en 2005 par le prestigieux Orange Prize, Il faut qu’on
parle de Kevin procure au lecteur un puissant malaise et suscite ce
genre de réflexion intime qui reste habituellement enfouie
au plus profond de soi, sous le couvercle hermétique de deux
mille ans d’éducation judéo-chrétienne.