Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Raphaëlle Dedourge
Panama - 400 pages
Sherry
Moore est aveugle et possède un don plutôt pratique -
et angoissant - : en prenant la main d’un cadavre, elle peut
voir les dix-huit dernières secondes de sa vie. Ainsi est-elle
fréquemment contactée par diverses forces de police
américaine pour tenter d’élucider certains meurtres
particulièrement complexes. Et un meurtre particulièrement
complexe, c’est précisément ce à quoi est
confronté le lieutenant Kelly O’Shaughnessy dans la petite
station balnéaire de Willwood, à quelques milliers de
kilomètres de là.
Quand on lit la 4e de couverture de ce pavé, on désespère.
Introduite par un sous-titrage criard qui tente d’en faire la
bande-annonce, la présentation de ce premier roman a toutes
les qualités d’un best-seller annoncé qu’on
voudrait vous vendre à tout prix - pour qu’il devienne
un best-seller, vous avez compris. On ouvre donc, méfiant,
les premières pages de ce polar destinée à plaire
et… force est de constater que les dix-huit premières
lignes sont plutôt bien foutues. Comme la suite d’ailleurs.
Là où on pensait rencontrer un sous-fifre de la génération
post-King, on trouve un petit trésor d’écriture,
chose plutôt rare dans l’industrie de thriller made in
US. Et donc, un thriller très réussi qui, certes, fait
le grand écart entre les grandes séries du genre, mais
surtout trouve une place en haut du panier par sa grande qualité
narrative.
On ne patauge pas des plombes dans un marécage psychologique
jouant sur le prix du papier, on ne tombe pas dans la pathologie sanglante
du tueur en série assoiffé dont les pratiques usent
notre sens du sadisme. Shuman reste d’une impressionnante objectivité
et d’un savoir-faire délicieux. Le Lieutenant de police
est une femme, qu’importe, elle agit comme un lieutenant de
police et ne cherche pas des heures durant à imposer, contre
le sexisme ambiant, sa marque de fabrique. Quant à l’aspect
un peu surnaturel de l’extralucide non-voyante, généralement
pièce maîtresse d’un terrifiant manque d’imagination
et facilité de dernière minute quand la police a vraiment
tout essayé et qu’il ne reste plus que cinquante pages
avant l’échec, là encore, Shuman nous apporte
ça avec un naturel et une conscience surprenants.
D’ailleurs, ce ne sont ni O’Saughnessy, ni Moore qui font
la gloire principale de ces 18 secondes. C’est Earl Sykes, le
tueur, personnage détruit par la prison, dont le passé
- longue liste de meurtres commis avec sa compagne de l’époque
et jamais élucidée par la police - nous est livré
en bloc avant qu’il ne débarque dans cette histoire pour
mettre la croisette de Willwood à sang.
Il n’y a rien de mieux à dire sur le premier livre de
George D. Shuman, si ce n’est repérer qu’il est
une surprise et que, contrairement à pas mal de ses contemporains
de calibrage, il vaut le coup de dépasser sa publicité.