Quand
un psychanalyste chinois myope part à la recherche d'une
vierge pour un vieux juge ancien tireur d’élite,
Dai Sijie en tire un grand roman à la hauteur des espérances
placées en lui.
Dai Sijie, après Balzac et la petite tailleuse Chinoise
signe un second roman plein de ressources et haut en couleurs
au croisement du capitalisme rendu maître des villes de
l’Empire, des traces du communisme et de la Chine éternelle.
Comment sortir sa bonne amie de prison dans la Chine d’aujourd’hui
? Peut-on encore y trouver une vierge ? Telles sont les deux
questions auxquelles répond Le complexe de Di.
Les figures nouvelles de l’argent, des signes extérieurs
de richesse et du nouveau pouvoir où posséder
n’est plus tabou, croisent les archaïsmes des temps
communistes, certes craquelés, maintenant ridicules et
corrompus (si tant est qu’ils ne l’aient toujours
été). Dai Sijie dépeint des fonctionnaires,
nouveaux cadres dynamiques, sans la morale judéo-chrétienne
pour les retenir dans leur soif de succès et de reconnaissance,
toujours pressés et accrochés à leur téléphone
portable. A coté des villes où ils ont leur siège,
le héros, Muo, nous emmène dans les campagnes
où le vent du capitalisme ne souffle pas encore. En particulier,
les trains et un fabuleux marché aux employées
de maison, tiennent encore des temps révolus, du XXe
siècle du grand bond en avant. Et puis il y a les figures
éternelles de la Chine : les filtres, la médecine
traditionnelle et surtout l’alchimie du sexe.
Le sexe est même l’occasion du roman ; l’occasion
mais non le cœur. Le complexe de Di c’est d’abord
le "road novel" d’un psychanalyste (le seul
de Chine), myope, encore vierge, ayant fait ses classes en France,
toujours avec une caisse de livres et un journal pour noter
ses rêves, parti à la recherche d’une vierge
qui accepterait de se donner pour la première fois à
un vieux juge, ancien tireur de peloton d’exécution,
qui, ayant tout (l’argent, le pouvoir, etc.), exige une
vierge pour accepter de faire sortir de prison l’amour
de toujours de Muo. Celui-ci part donc sur les routes, psychanalyser
à la recherche d’une jeune fille n’ayant
pas encore donné son corps. Autant dire une mission impossible.
Plus qu’impossible, sacrilège, même en Chine
semble dire Dai Sijie, et Muo va perdre progressivement son
âme mais, contrairement à Dorian, sans rien gagner
en contre-partie. Bien au contraire, son corps le lâche
irrémédiablement à chaque renoncement.
Tout à la fois parcours initiatique et descente aux enfers.
Si l’enfer était si joyeux chacun voudrait s’y
jeter, car jamais il n’y a de pathos et Dai Sijie écrit
plutôt une comédie douce-amer, pleine d’humour
et de tendresse pour son héros et les femmes qu’il
rencontre. Ce sont peut-être elles les véritables
héroïnes du roman. L’embaumeuse de cadavres,
l’amour impossible emprisonné, Petit Chemin, les
visages croisés et les silhouettes rêvées
au gré de ses pérégrinations ou même
la commissaire au visage vérolé et bientôt
claudicante, responsable du marché aux employées
de maison. Et bien que le Graal de la quête soit une défloraison,
jamais les femmes ne se font objet, et surtout pas entre les
mains de Muo qui tient plutôt du manchot que du macho,
elles sont toujours autre, distance, traversant les pages avec
un petit air d’érotisme.
La seule critique porterait sur le poids inégal des trois
parties du livre. La première la plus fleurie en images
et la plus enlevée ; la seconde, citadine, nocturne et
sépulcrale ; et la troisième aux contours moins
définis, nettement moins forte, comme si Dai Sijie peinait
pour terminer. A ceci près, un grand roman, une lecture
agréable et recommandable.