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LE COMPLEXE DE DI
Dai SIJIE

Gallimard - 349 pages
Quand un psychanalyste chinois myope part à la recherche d'une vierge pour un vieux juge ancien tireur d’élite, Dai Sijie en tire un grand roman à la hauteur des espérances placées en lui.


Dai Sijie, après Balzac et la petite tailleuse Chinoise signe un second roman plein de ressources et haut en couleurs au croisement du capitalisme rendu maître des villes de l’Empire, des traces du communisme et de la Chine éternelle.
Comment sortir sa bonne amie de prison dans la Chine d’aujourd’hui ? Peut-on encore y trouver une vierge ? Telles sont les deux questions auxquelles répond Le complexe de Di.

Les figures nouvelles de l’argent, des signes extérieurs de richesse et du nouveau pouvoir où posséder n’est plus tabou, croisent les archaïsmes des temps communistes, certes craquelés, maintenant ridicules et corrompus (si tant est qu’ils ne l’aient toujours été). Dai Sijie dépeint des fonctionnaires, nouveaux cadres dynamiques, sans la morale judéo-chrétienne pour les retenir dans leur soif de succès et de reconnaissance, toujours pressés et accrochés à leur téléphone portable. A coté des villes où ils ont leur siège, le héros, Muo, nous emmène dans les campagnes où le vent du capitalisme ne souffle pas encore. En particulier, les trains et un fabuleux marché aux employées de maison, tiennent encore des temps révolus, du XXe siècle du grand bond en avant. Et puis il y a les figures éternelles de la Chine : les filtres, la médecine traditionnelle et surtout l’alchimie du sexe.

Le sexe est même l’occasion du roman ; l’occasion mais non le cœur. Le complexe de Di c’est d’abord le "road novel" d’un psychanalyste (le seul de Chine), myope, encore vierge, ayant fait ses classes en France, toujours avec une caisse de livres et un journal pour noter ses rêves, parti à la recherche d’une vierge qui accepterait de se donner pour la première fois à un vieux juge, ancien tireur de peloton d’exécution, qui, ayant tout (l’argent, le pouvoir, etc.), exige une vierge pour accepter de faire sortir de prison l’amour de toujours de Muo. Celui-ci part donc sur les routes, psychanalyser à la recherche d’une jeune fille n’ayant pas encore donné son corps. Autant dire une mission impossible. Plus qu’impossible, sacrilège, même en Chine semble dire Dai Sijie, et Muo va perdre progressivement son âme mais, contrairement à Dorian, sans rien gagner en contre-partie. Bien au contraire, son corps le lâche irrémédiablement à chaque renoncement. Tout à la fois parcours initiatique et descente aux enfers.

Si l’enfer était si joyeux chacun voudrait s’y jeter, car jamais il n’y a de pathos et Dai Sijie écrit plutôt une comédie douce-amer, pleine d’humour et de tendresse pour son héros et les femmes qu’il rencontre. Ce sont peut-être elles les véritables héroïnes du roman. L’embaumeuse de cadavres, l’amour impossible emprisonné, Petit Chemin, les visages croisés et les silhouettes rêvées au gré de ses pérégrinations ou même la commissaire au visage vérolé et bientôt claudicante, responsable du marché aux employées de maison. Et bien que le Graal de la quête soit une défloraison, jamais les femmes ne se font objet, et surtout pas entre les mains de Muo qui tient plutôt du manchot que du macho, elles sont toujours autre, distance, traversant les pages avec un petit air d’érotisme.

La seule critique porterait sur le poids inégal des trois parties du livre. La première la plus fleurie en images et la plus enlevée ; la seconde, citadine, nocturne et sépulcrale ; et la troisième aux contours moins définis, nettement moins forte, comme si Dai Sijie peinait pour terminer. A ceci près, un grand roman, une lecture agréable et recommandable.


Rodolphe Even
© Jowebzine.com - Janvier 2004
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