Envoyé
sur l’île de Hokkaidô par son galeriste, Gilbert
Woodbrook, photographe anglais féru de petites nipponnes enfrusquées
dans des uniformes militaires, est censé vendre à un
riche capitaine d’industrie une statuette originale de Gauguin.
Comme toujours avec Woodbrook, si la mission paraît simple,
son déroulement est semé d’embûches. Enfermé
dans un paysage enneigé et glacial, Woodbrook va découvrir
en la personne de Miyamoto, un homme étrange et ambigu, partagé
entre son goût immodéré pour l’art, ses
fréquentations à l’extrême droite et son
passé de soldat actif lors du "viol du Nankin" en
1937, épisode particulièrement sanglant de la guerre
sino-japonaise.
Regrets d’hiver est le dernier opus de La crucifixion en jaune,
ambitieuse tétralogie historico-polardeuse commencée
en 2000 avec Brume de printemps par Romain Slocombe, lui-même
photographe, peintre, écrivain jeunesse, j’en passe.
Son héros, Gilbert Woodbrook - sorte de double exutoire - est
anglais, incroyablement gaffeur, particulièrement hypocondriaque,
érotomane complexé, photographe et inventeur d’un
concept particulier : l’art militaire, à savoir la mise
en scène photographique de jeunes nippones barbouillées
de faux hématomes, à moitié vêtues de costumes
de troupe la plupart du temps déchirés (un concept dont
Slocombe est un émule - créateur ?).
Le Japon est pour lui une base de repli dans laquelle, au moins une
fois l’an, il tente de venir se ressourcer et exercer son métier
et sa lubie sado-maso pornoïde. L’occasion accidentelle
aussi de vivre à chaque fois un épisode particulièrement
salé avec les divers criminels de l’île (yakuzas,
sectes, anciens tortionnaires, fanatiques d’extrême droite,
etc.). L’occasion pour le lecteur de prendre dans les dents,
et de manière particulièrement documentée, un
cour magistral d’Histoire du Japon, loin des glorieux contes
et légendes de cette contrée suffisamment éloignée
pour qu’on ait oublié ses travers monstrueux. Se servant
de la naïveté un peu niaise de son personnage, Slocombe
décrypte ainsi les rouages d’une société
asservie par la perfection, engluée dans ses traditions et
peuplée de négationnistes en tout genre exerçant
à divers niveaux un travail de réécriture du
vingtième siècle qui fait froid dans le dos.
De l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en
1995 aux exactions des troupes japonaises dans la Mandchourie de l’entre-deux-guerres
en passant par le coup d’état raté de Yukio Mishima,
rien ne semble manquer à ce Guide du Routard de la péninsule
du Soleil Levant, sorte de eastern (en opposition aux westerns finalement
éculés) crasseux qui nous rappelle avec malaise Le maître
du haut château de K. Dick, science fiction étrange dans
laquelle la seconde guerre mondiale a vu la victoire de l’Axe,
le monde se partageant entre nazis et successeurs de Hiro Hito. Merci,
M. Slocombe pour ce retour sur l’Histoire méconnue dont
ne parlent pas les amateurs d’estampes et d’Ozu.
Seulement voilà. À trop vouloir bien faire, l’auteur
s’égare. Là où les trois premiers volets
mêlaient sans complexe les aventures d’un Woodbrook déclanchant
l’une après l’autre des catastrophes révélatrices,
et Histoire du Japon, Regrets d’hiver égraine ses quatre
cent cinquante pages dans l’unique narration du "viol de
Nankin", épisode particulièrement écoeurant
de l’invasion de la Chine par l’Empire, qui vit périre,
en quelques semaines, près de 200 000 soldats et civils chinois
dans des abattages compulsifs de masses. À travers le témoignage
unique de l’industriel Miyamoto confiant à Woodbrook
son passé d’officier coupeur de tête, cette dernière
partie souffre d’un manque sérieux : Woodbrook lui-même.
L’Histoire prend le pas sur l’histoire et lorsque Slocombe
revient à son héros, on sent que le cœur n’y
est plus. Une intrigue très vague, un retour des anciens personnages
tout à fait improbable voire inutile tant il semble prétexte,
bref les malheurs du héros passent en toile de fond, et Slocombe
plante Woodbrook sur la petite île de Hokkaido comme pour s’assurer
qu’il n’en sortira pas avant la fin du cour magistral.
La réalité dépasse la fiction et pour une fois,
on dira que c’est dommage.
Il n’en reste pas moins que ces Regrets d’hiver conservent
toute la qualité d’écriture de son auteur, une
plume qui se glisse parfaitement dans le style béat de ce pauvre
Woodbrook et alterne sans problème avec les témoignages
poignants d’une ancienne actrice du cinéma muet chinois
qui acheva sa vie dans un marécage de Nankin, transpercée
par le sabre de l’envahisseur. En dernier regret, on notera
le passage de Slocombe chez Fayard Noir, l’auteur ayant suivi
Maître Raynal dans son départ de la Série Noire,
nous privant ainsi des splendides couvertures du passé qui
affichaient à chaque épisode l’une des fameuses
photos de jeunes Japonaises en costumes militaires. On se contentera
pour ce dernier opus d’un dessin plutôt moche. Encore
dommage.