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REGRETS D’HIVER
Romain SLOCOMBE

Fayard Noir - 461 pages
Envoyé sur l’île de Hokkaidô par son galeriste, Gilbert Woodbrook, photographe anglais féru de petites nipponnes enfrusquées dans des uniformes militaires, est censé vendre à un riche capitaine d’industrie une statuette originale de Gauguin. Comme toujours avec Woodbrook, si la mission paraît simple, son déroulement est semé d’embûches. Enfermé dans un paysage enneigé et glacial, Woodbrook va découvrir en la personne de Miyamoto, un homme étrange et ambigu, partagé entre son goût immodéré pour l’art, ses fréquentations à l’extrême droite et son passé de soldat actif lors du "viol du Nankin" en 1937, épisode particulièrement sanglant de la guerre sino-japonaise.

Regrets d’hiver est le dernier opus de La crucifixion en jaune, ambitieuse tétralogie historico-polardeuse commencée en 2000 avec Brume de printemps par Romain Slocombe, lui-même photographe, peintre, écrivain jeunesse, j’en passe. Son héros, Gilbert Woodbrook - sorte de double exutoire - est anglais, incroyablement gaffeur, particulièrement hypocondriaque, érotomane complexé, photographe et inventeur d’un concept particulier : l’art militaire, à savoir la mise en scène photographique de jeunes nippones barbouillées de faux hématomes, à moitié vêtues de costumes de troupe la plupart du temps déchirés (un concept dont Slocombe est un émule - créateur ?).

Le Japon est pour lui une base de repli dans laquelle, au moins une fois l’an, il tente de venir se ressourcer et exercer son métier et sa lubie sado-maso pornoïde. L’occasion accidentelle aussi de vivre à chaque fois un épisode particulièrement salé avec les divers criminels de l’île (yakuzas, sectes, anciens tortionnaires, fanatiques d’extrême droite, etc.). L’occasion pour le lecteur de prendre dans les dents, et de manière particulièrement documentée, un cour magistral d’Histoire du Japon, loin des glorieux contes et légendes de cette contrée suffisamment éloignée pour qu’on ait oublié ses travers monstrueux. Se servant de la naïveté un peu niaise de son personnage, Slocombe décrypte ainsi les rouages d’une société asservie par la perfection, engluée dans ses traditions et peuplée de négationnistes en tout genre exerçant à divers niveaux un travail de réécriture du vingtième siècle qui fait froid dans le dos.

De l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995 aux exactions des troupes japonaises dans la Mandchourie de l’entre-deux-guerres en passant par le coup d’état raté de Yukio Mishima, rien ne semble manquer à ce Guide du Routard de la péninsule du Soleil Levant, sorte de eastern (en opposition aux westerns finalement éculés) crasseux qui nous rappelle avec malaise Le maître du haut château de K. Dick, science fiction étrange dans laquelle la seconde guerre mondiale a vu la victoire de l’Axe, le monde se partageant entre nazis et successeurs de Hiro Hito. Merci, M. Slocombe pour ce retour sur l’Histoire méconnue dont ne parlent pas les amateurs d’estampes et d’Ozu.

Seulement voilà. À trop vouloir bien faire, l’auteur s’égare. Là où les trois premiers volets mêlaient sans complexe les aventures d’un Woodbrook déclanchant l’une après l’autre des catastrophes révélatrices, et Histoire du Japon, Regrets d’hiver égraine ses quatre cent cinquante pages dans l’unique narration du "viol de Nankin", épisode particulièrement écoeurant de l’invasion de la Chine par l’Empire, qui vit périre, en quelques semaines, près de 200 000 soldats et civils chinois dans des abattages compulsifs de masses. À travers le témoignage unique de l’industriel Miyamoto confiant à Woodbrook son passé d’officier coupeur de tête, cette dernière partie souffre d’un manque sérieux : Woodbrook lui-même. L’Histoire prend le pas sur l’histoire et lorsque Slocombe revient à son héros, on sent que le cœur n’y est plus. Une intrigue très vague, un retour des anciens personnages tout à fait improbable voire inutile tant il semble prétexte, bref les malheurs du héros passent en toile de fond, et Slocombe plante Woodbrook sur la petite île de Hokkaido comme pour s’assurer qu’il n’en sortira pas avant la fin du cour magistral. La réalité dépasse la fiction et pour une fois, on dira que c’est dommage.

Il n’en reste pas moins que ces Regrets d’hiver conservent toute la qualité d’écriture de son auteur, une plume qui se glisse parfaitement dans le style béat de ce pauvre Woodbrook et alterne sans problème avec les témoignages poignants d’une ancienne actrice du cinéma muet chinois qui acheva sa vie dans un marécage de Nankin, transpercée par le sabre de l’envahisseur. En dernier regret, on notera le passage de Slocombe chez Fayard Noir, l’auteur ayant suivi Maître Raynal dans son départ de la Série Noire, nous privant ainsi des splendides couvertures du passé qui affichaient à chaque épisode l’une des fameuses photos de jeunes Japonaises en costumes militaires. On se contentera pour ce dernier opus d’un dessin plutôt moche. Encore dommage.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Août 2006
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