Avec
son premier roman, Zadie Smith, jeune métisse anglaise
de 26 ans, a été la vedette de la dernière
saison littéraire outre-manche. Elle nous arrive donc
aujourd'hui précédée d'une réputation
flatteuse, d'un parrain incontestable en la personne de Salman
Rushdie et d'un éditeur français prestigieux,
Gallimard dans sa collection Du monde entier. Un (mauvais) coup
littéraire n'étant pas à exclure dans des
circonstances si exceptionnelles, c'est avec circonspection
que nous sommes entré dans ce pavé de plus de
500 pages. Or, autant l'avouer d'emblée, ce roman tellement
anglais est un pur plaisir de lecteur !
Après une entame mitigée (les 4 ou 5 premières
pages), Zadie Smith recrée rapidement ce climat typique
des quartiers populaires londoniens et de sa population mélangée.
Et surtout, elle nous présente une poignée de
personnages plus attachants les uns que les autres, jusque dans
leur vacuité ou leur mesquinerie, que nous suivrons durant
une quinzaine d'année entre 1975 et le début des
années 90.
Archibald et Samad, d'abord. L'anglais et l'hindou, inséparables
quinquagénaires, copains depuis la guerre et tous deux
mariés à de très jeunes femmes. Alsana,
épouse de Samad et mère des magnifiques jumeaux
Magid et Milliat. Clara, d'origine jamaïquaine, épouse
d'Archibald avec qui elle a Irie, adorable petite métisse
qui se trouvera toujours un peu trop grosse pour plaire au beau
Milliat. Ajoutez Mickey-Abdul, le patron du bar O'Connell's,
l'inénarrable famille Shalfen ou le groupuscule fondamentaliste
Keepers of the Eternal and Victorious Islamic Nation dont le
principal problème est l'acronyme ridicule de leur nom
(K.E.V.I.N.) et vous commencez à avoir une idée
assez précise des possibilités romanesques offertes
à un auteur doué d'humour et d'imagination.
Qu'on ne s'y trompe pas, Sourire de Loup n'est pas un roman
ethnique ou traitant de l'immigration : c'est un roman sur le
comportement universel des hommes, riches ou pauvres, cultivés
ou non, anglais, jamaïcains, hindous ou que sais-je encore.
Et cette éternelle comédie humaine nous est proposée
par Zadie Smith sur un ton et dans un style tonique, luxuriant
et évocateur où chaque personnage à son
caractère, son accent et ses tics de langage. On s'attache
très vite à ces hommes et ces femmes (extra)ordinaires,
et c'est avec une larme à l'oeil et un sourire en coin
complice que l'on assiste à la scène finale qui
boucle le roman par un improbable renvoi à un passé
fondateur enfoui au plus profond de la mémoire d'Archibald
et de Samad.