Avec
Nocturne indien (dont Alain Corneau a tiré un film interprété
par Jean-Hugues Anglade), Pereira prétend, paru en 1993,
est sans doute luvre maîtresse dAntonio
Tabucchi. Cet auteur contemporain majeur a dailleurs situé
lessentiel de ses écrits au Portugal où
il a été, pendant deux ans, Directeur de lInstitut
culturel italien à Lisbonne.
Dans ce roman, Antonio Tabucchi remonte le temps pour installer
son personnage central en 1938, époque troublée,
à la veille de la seconde guerre mondiale, en pleine
guerre civile qui ravage lEspagne voisine et sous la pesante
dictature salazariste que subit le Portugal.
Dans un climat politique et météorologique étouffants
(nous sommes en plein mois daoût), Pereira, responsable
de la page culturelle hebdomadaire du quotidien Lisboa rencontre
Monteiro Rossi, un jeune homme quil engage pour écrire,
à lavance, les nécrologies décrivains
susceptibles de mourir prochainement. Mais Monteiro Rossi, savère
être un piètre journaliste et semble plus impliqué
politiquement aux côté des Républicains
espagnols que littérairement dans le supplément
culturel du Lisboa.
Soutenu par un style narratif indirect proche du rapport de
police rendant compte des faits et gestes de Pereira ("Pereira
prétend que cet après-midi là le temps
changea", "Le samedi matin, à midi précis,
le téléphone sonna, prétend Pereira" ),
le roman de Tabucchi fait ressentir intimement au lecteur le
poids de cet Etat policier et ses conséquences sur la
vie quotidienne. Impossible de sexprimer librement, même
avec des proches ; impossible de recevoir un courrier ou un
appel téléphonique sans craindre quil soit
intercepté par la police ; impossible de passer une information
dans un journal sans visa de la censure
Pourtant, en réaction à ce climat pesant, le sage
Pereira va voir naître insensiblement, presque malgré
lui, une sorte de conscience politique qui le fera glisser vers
une dissidence résolue, jusquà lirréversible.
A limage de son héros, Pereira prétend est
un livre humain, émouvant et intelligent.