Sorte
de court roman autobiographique, La télévision
est surtout, pour Jean-Philippe Toussaint, une belle occasion
de faire une nouvelle fois la preuve de son talent et de son
humour irrésistible.
La télévision. Tout un programme (je sais, c'est
facile) ! N'attendez pourtant ni une charge emportée
contre les méfaits du petit écran (encore que…),
ni une étude sociologique savante sur son influence sur
notre mode de vie, ni, encore moins, une exploration curieuse
de ses coulisses "pipeules". Non, La télévision
de Jean-Philippe Toussaint n'est rien de tout ça, c'est
juste un… roman.
Encore que… Ecrites à la première personne,
ces deux cents et quelques pages narrent par le menu l'existence
oisive d'un jeune écrivain installé à Berlin
grâce à une Bourse obtenue sous couvert de rédiger
une étude sur Le Titien, peintre italien de la Renaissance.
Pourquoi Berlin ? Parce que Le Titien se serait installé
à Augsbourg et y aurait peint plusieurs portraits de
Charles Quint. Et c'est d'ailleurs à Augsbourg qu'aurait
eu lieu la fameuse "scène du pinceau", épisode
difficile à vérifier au cours duquel "Charles
Quint se serait baissé dans l'atelier du Titien pour
ramasser un pinceau qui venait de tomber des mains du peintre".
Mais là n'est pas l'essentiel, puisque La télévision
est, disions-nous, le "roman autobiographique" de
l'auteur au cours de l'été 1995. Sa femme et son
fils sont partis en vacances en Italie, il est seul à
Berlin pour travailler tranquillement à la rédaction
de son essai, nous sommes le 23 juillet et l'auteur est, pour
la dernière fois, devant sa télévision,
regardant "tranquillement l'étape des Champs-Élysées,
qui s'est terminée par un sprint massif remporté
par l'Ouzbèque Abdoujaparov, puis [il s'est] levé
et [a] éteint le téléviseur. [Il] revoit
très bien le geste [qu'il] a accompli alors, un geste
simple, très souple, mille fois répété,
[son] bras qui s'allonge et qui appuie sur le bouton, l'image
qui implose et disparaît de l'écran. C'était
fini, [il] n'a plus jamais regardé la télévision".
Commence alors une espèce d'exercice de style à
mi-chemin entre le pamphlet et le vagabondage contemplatif.
Sous des dehors nonchalants et efficacement ironiques, Jean-Philippe
Toussaint arrive à nous passionner avec des riens, à
nous tenir en haleine avec ses pensées iconoclastes,
à nous faire rire avec ses remarques et son autodérision
salutaires. Pas une seule fois on ne se prend à regretter
sa décision ferme et presque définitive de bannir
de sa vie cet écran envahissant. Au contraire, on vit
avec lui cette expérience éprouvante et l'on rit
beaucoup de ses ruses de Sioux pour grappiller, ici ou là,
quelques miettes d'émissions, de son impossibilité
à démarrer ce fichu essai faute de savoir comment
nommer son personnage central (Titien, Le Titien, Titien Vecellio,
Vecelli, Tiziano Vecellio, Titien Vecelli…), de la manière
dont il s'occupe des précieuses plantes vertes des Drescher,
ses voisins du dessus, etc.
Bref, rien de ce que l'on a l'habitude de trouver dans un roman
digne de ce nom, et pourtant une foule de situations drôles
racontées dans un style élégant et détaché
qui vous en fait redemander encore et encore sans jamais vous
lasser, et surtout sans jamais vous donner envie de la rallumer,
cette sacrée télévision !