Deux
anglais s’aventurent aux Etats-Unis, à la fin du 19e
siècle et ce voyage sera leur épreuve de vérité.
Roman dense et poignant : bonne définition d’un chef
d’œuvre.
En 1871, le richissime anglais Henry Gaunt demande à deux de
ses fils de partir à la recherche du troisième, Simon,
qui est allé évangéliser les populations du Nord-Ouest
des Etats-Unis en compagnie d’un prédicateur.
Ce voyage va avoir d’incroyables répercutions sur la
destinée des deux jeunes gens si dissemblables. Addington Gaunt
est un militaire mis au rancart par l’armée et qui utilisera
ce voyage pour retrouver virilité et fierté. Charles
Gaunt, lui, est un peintre sans génie, homme cultivé
et sensible, d’autant plus investi dans cette recherche que
Simon est son frère jumeau.
Et nous voilà partis pour un western métaphysique que
Robert-Louis Stevenson aurait adoré, à n’en pas
douter. Un roman d’aventure et une manière de revisiter
le western.
Nous assistons à la confrontation de plusieurs visions du monde
: celle des frères Gaunt, pétrie des préjugés
de leur classe sociale, celle des Américains eux-mêmes,
encore choqués par la guerre de Sécession toute proche
et celle d’un métis mi-indien, mi-irlandais, appartenant
aux deux communautés tout en n’appartenant à aucune.
Ajoutons aussi un inoubliable portrait de femme : Lucy Stoveall, âgée
d'à peine vingt ans, abandonnée par son mari et assistant,
impuissante, à l’assassinat de sa sœur cadette.
Tous les personnages du roman nous sont infiniment proches car Vanderhaegue
leur donne droit à la narration. Et du coup, l’histoire
avance au gré des visions contradictoires de chacun. Les personnages
sont saisis dans leur chair, dans leur âme. Et le parcours qu’ils
suivent chacun est inéluctable, car tout être va à
la rencontre de son destin de la même manière qu’un
train une fois parti, finit toujours par arriver à destination.
L’Ouest, le vrai, décrit par l’auteur, est dépoussiéré.
Qu’il s’agisse des Indiens, des forts où s’entassent
les populations, nous n’avions jamais lu un roman ressuscitant
le western et en donnant une vision qui le rapproche de nous et de
notre manière de vivre.
Car le thème fondateur de La dernière traversée
est le suivant : que comptons-nous faire de notre existence, lui donner
un sens ou vivre au jour le jour ? Ce thème vaut pour hier
comme pour aujourd’hui.
Au fond, Guy Vanderhaegue n’a qu’un seul défaut
: il n’est pas originaire des Etats-Unis, mais d’une province
du Canada. Et de plus, malgré sa production nombreuse et variée
(romans, nouvelles, pièces de théâtre), cet homme
d’une cinquantaine d’années vit en toute modestie
et ne frime pas sur son statut d’écrivain et de créateur.
Leçon à méditer : quand on écrit des romans
d’une renversante beauté, on n’a pas besoin de
parler (à tort et à travers) : vos romans parlent pour
vous.