Un : Antony.
Huit : The Johnsons.
Treize : mannequins, transsexuels.
Deux : sexes. Homme et femme, homme-femme, masculin-féminin
Infini : la beauté hors-norme de cette performance.
La voix de Martin Luther King vient de se taire.
Les Johnsons, huit silhouettes noires, arrivent sur scène.
Frémissement dans le public : les treize amies d’Antony
entrent par le côté gauche de la salle, se placent devant
la scène et se tournent vers nous. Exposées à
nos regards. Elles accueillent avec calme et sérénité
notre hommage. Puis s’assoient au premier rang. La lumière
vient baigner la scène : Antony est au centre. Accordeur de
sons, accordeur de corps.
Présentée ainsi, hors de leur communauté et débarrassée
de tout poncif - sans exhibition, strass ni cliché -, la famille
fragile et transgressive des transsexuels se transforme en un manifeste
bouleversant de respect, de pudeur et de beauté.
Une chanson, un hommage , une femme: elle monte sur scène et
se place sur un dispositif tournant (turning). Filmée par deux
caméras qui projettent l’image de son visage sur un écran
géant tendu derrière Antony,elle se dédouble,
ses traits se croisent, construisant et déconstruisant une
identité, une personnalité étrange et sublime.
Devant, Antony est Un. Il est voix et maîtrise absolues, douceur
et puissance. Les Johnsons, bête hybride à huit têtes
et corps unique pour des symphonies vibrantes, offrent leurs sons
parfaits à la voix et aux corps qu’ils accompagnent.
Dans l’espace ouvert de la scène, ce n’est pas
le mot "sexe" qui est privilégié, mais les
notions d’identité et de transformation. L’envie
nait d’inventer un nouveau mot, d’élargir le vocabulaire,
comme notre conscience est soudainement plus ouverte, pour parler
d’elles. D’il devenu elle, devenu ille.
Une chanson, une ille. Troublante. Evidente. Enchevêtrement
de genres et de beautés, d’âges et de couleurs,
de cuir et de satin, de courbes et d’arêtes. Un trouble
qui s’estompe puis renaît à chaque apparition,
nimbée, illuminée par la voix d’Antony. Toujours
au centre de la scène, visage d’enfant, stature de diva,
corps immense et sculptural, mains qui étreignent la musique
ciselée des Johnsons, la capturent et nous la tendent. L’ambivalence
de sa personnalité s’approche par ses paroles, se lit
sur son visage, se vit à travers sa voix. Le public est hypnotisé.
Exposé à ses propres limites face à une performance
qui conjugue esthétisme et émotion, beauté et
quête.
"One day, I’ll grow up to be a beautiful woman… But
today I’m a child. For today I’m a boy." Les gorges
se nouent, l’Olympia n’est plus qu’un bloc d’émotion,
la voix d’Antony s’infiltre "intimus et in cute",
au plus profond et sous la peau. Devant les caméras, ille doit
avoir une vingtaine d’année. Torse nu. Seins ivoires
minuscules qui pointent et provoquent, moue boudeuse, cheveux bruns,
dos ondulant, jeans plantés dans le sol. Indifférente,
fragile… Unique.