Dans
une rue un peu coupe-gorge d’un quartier qui hésite
encore (plus pour longtemps, sans doute) entre bo-boïsme
et mal-famisme, on trouve une façade marron pas clinquante
pour deux sous. Derrière, c’est le Réservoir,
sorte de concept restau-bar-salle de concert à la déco
néo-classique, miroirs et glaces d’époque
un peu partout plâtrés dans les murs, rosaces dorées
au plafond, bergères de-ci de-là… Bref,
pas pop du tout comme style. Plutôt jeune bourgeoisie
décadente qui se serait aménagé un antre
avec les meubles de famille. Et ça tombe bien, parce
que le public ce soir, il est pas vraiment rock non plus. Rather
jeunesse bien mise, pantalon à pinces-chemise-mocassins
pour les boys, jupe ou jeans seyants, petit débardeur
à fines bretelles pour les girls - assez avenantes d’ailleurs
pour la plupart, avec un taux de pas mal du tout très
largement au-dessus de la moyenne-. Vu de l’extérieur,
on résumera qu’on a affaire à une audience
plutôt rangée, souriante et bien élevée
qu’on serait moins surpris de rencontrer à Auteuil-Passy
que dans ce fin fond du XIe arrondissement. C’est cette
ambiance légèrement décalée qu’on
percevait déjà sur la photo de la jaquette du
dernier disque.
Une première partie avec la très sympathique french-pop
de Convertible (bien clean, bien envoyé, ils sont jeunes,
on pense à un groupe de grande école, HEC, Centrale…)
et après une courte pause Corona au goulot (ça
fait un peu tache au milieu de toutes ces flûtes de champagne,
mais bon…) on est heureux de voir arriver sur scène
ceux qui nous avaient tant épatés il y a quelques
mois à la sortie de leur album Live.
Cyrille Fournel à la batterie, Mathieu Zazzo aux guitares
(dont une superbe Rickenbacker) et Frédéric Rouet
aux claviers (et accessoirement à la basse) sont parfaits.
Discrets, fins et efficaces, ils distillent une pop précise,
inventive et très touchante sur laquelle Jérôme
Attal dit ses textes . Quoique par moments, il les chante aussi,
d’une voix qu’il choisit de saturer dans les graves.
Les textes très originaux, très cinématographiques,
très touchants de ce grand littéraire mériteraient
une salle un peu moins bruyante, un peu moins café-concert
: on le verrait mieux dans un contexte plus feutré, plus
attentif. Ce soir, il faut se faufiler vers les premiers rangs
pour être un peu "dedans". Vers le bar, ça
clope, ça bavasse entre minettes et c’est pénible
; il se passe quelque chose de fort, de rare et d’intense
ici ce soir et il y en a qui jacassent en sirotant des cocktails
à la vodka, le dos tourné à l’estrade.
Oui, vraiment, on rêve d’une jolie salle avec des
fauteuil rouges et un joli son bien balancé pour déguster
ce moment dignement. Bientôt ?
Jérôme Attal est en forme ce soir: il sautille,
à l’aise. L’humour (pince sans rire) introduit
les morceaux que les gorgées de thé au mug concluent
: il y a un style, une classe, un courant qui passe. Les citations
érudites (de Sophocle à Nietzche) sont commentées,
prises à contre-pied avec un air de pas y toucher absolument
hilarant. L’homme est attachant. On le sent sincère,
en dehors du système. Un peu albatros avec ses grandes
ailes. Après un short-set d’une douzaine de morceaux
(dont pas mal de nouveaux), il est rejoint sur scène
par la charmante Clémentine de Convertible pour un beau
Quand tu ne m’aimeras plus en duo. En rappel, ce sera
le tubesque La chaîne du froid, dont le tempo entraînant
a un petit quelque chose de la bonne variété d’antan.
C’est fini.
On a vu Jérôme Attal quitter la salle peu après,
seul, son mug à la main.