John
Cale : le farfadet de l’avant-garde, le grand sorcier pop, l’ultime
alchimiste sonore ! John Cale - dont on ose à peine rappeler
le pedigree tant celui-ci donne des vertiges - était à
Lyon et a donné un concert d’une rare fulgurance.
Beaucoup le considèrent comme étant à l’origine
du son déglingué et cinglant du Velvet Underground,
pour lequel il tenait un rôle assez peu défini : violon
électrique cerbère, guitares du tonnerre et psalmodies
de l’enfer. Est-ce à lui que nous devons ce son rugueux,
cette subversion implicite, cette ironie détonante, ce dandysme
électrique et imperturbable, ce white flash ? Ou est-ce plutôt
à Lou Reed, son frère ennemi, véritable Bukowski
de la chose rock’n’roll ? Le vieux débat…
En tout cas, c’est bien à J.C. que l’on doit le
son reptilien et cinglant des Stooges sur leur premier album (en 1969).
Une expérience extrême. A l’instar de ce I wanna
be your dog, éructé par un Iggy Pop encore pubère.
Un véritable brûlot nihiliste, hanté du début
à la fin par le clavier de John Cale, désireux d’apporter
sa pierre à l’édifice.
Ce soir, ce sont toutes ces images, ces légendes qui ressurgissent,
telles des remontées d’acide. Déjà toute
acquise à la cause, la foule (très compacte ce soir)
s’avance vers la scène. Et puis c’est le flash
: après une intro taillée au trépan (comprendre
: dix minutes de bruit blanc), John Cale, moitié loup, moitié
mec, arrive par la droite d’un pas hiératique, attrape
sa viole électrique et se lance avec son Band dans une version
sublimée de Venus in furs du Velvet Underground. Sa voix oscille
entre grave et graveleux, son instrument chuinte et vagit, c’est
un véritable orgasme qui nous prend le corps. Venus in furs
et ses inénarrables paroles, signées Lou Reed (qui d’autre
aurait pu ?), véritable apologie au SM et à la violence
gratuite ("Taste the whip of shiny leather", traduction
: "Goûte au fouet de cuir luisant"). Formidable entrée
en matière… John Cale éblouit et hypnotise d’entrée
de jeu. Son aura légendaire aura raison du public, totalement
médusé et béat.
Puis place à des titres plus personnels, piochés ici
ou là, de Paris 1919 à son dernier opus en date, Black
acetate (2005), fantastique album de pop synthétique, regorgeant
de trésors à la grandiloquence baroque’n’roll.
Ce soir, c’est plutôt à un rock cosmique de fin
du monde auquel s’adonnent le vieux John (il a 64 ans, excusez
du peu, mais n’a rien d’un valétudinaire) et son
groupe (un bassiste sosie de Steve Lukather, un guitariste tout aussi
requin de studio et un grand batteur black à l’exacte
opposée de Mo Tucker, c'est-à-dire véloce...).
Notre vieux briscard est impénétrable, déballant
un lot de chansons aux sonorités variées, de la folk-song
dylanienne (Heartbreak) au rock pied au plancher (Turn the lights
on), en passant par la symphonie électronique (Magritte) et
le krautrock cinglant à la Eno (avec qui il a travaillé).
Variées mais à l’indéniable cohérence.
Aussi, l’ancien Velvet n’ennuie jamais, même lors
de ses longs délires post-rock à coups de guitares hurlantes
et infra basses, passant du clavier à la guitare (et vice-versa)
sans coup faillir et à bride abattue. C’en est vertigineux.
Contrairement à sa réputation de fruste personnage,
il caresse son public dans le sens du poil en le gratifiant d’une
relecture racée de Femme fatale, faisant ainsi renaître
le fantôme de la belle Nico, égérie des années
Factory de Warhol. Ciselant des rythmes lancinants et claustrophobes,
John Cale va chercher sa voix si profondément que ç’en
est épatant.
Il exécute Outtathebag du dernier album de brûlante manière.
On jurerait, à ce moment précis, entendre une chute
de studio des… Dandy Warhols ! Une tuerie : voix de fausset,
refrain malin et irrésistible, synthés lunaires et riffs
stoniens en totale roue libre. Alors que le public est au bord de
l’apoplexie, Cale lance une ou deux ballades folk. Puis un blues
du futur. Puis du bruit blanc. Puis plus rien… Après
une version ébouriffante de Heartbreak ("hand in hand,
forever"), John Cale, en véritable boxeur sonné
et hirsute, quitte la scène du Ninkasi comme il y est monté
: en prince déchu, en poète électrique, en seigneur…
Enfin, c’est comme vous voudrez.