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     SPeCTaCLeS
 
CREANCIERS

Une pièce de August Strindberg
Avec Lambert Wilson
Jean-Pierre Lorit
Emmanuelle Devos

Théâtre de l’Atelier
1, place Charles Dullin
75018 Paris
Tél. 01 46 06 49 24
Formidable plongée dans les tourments du couple, Créanciers, de Strindberg nous rappelle qu’en amour, nous sommes toujours les créanciers d’autrui.


Créanciers est une pièce en trois actes d’August Strindberg, dramaturge scandinave de la fin du 19ème siècle dont on reprend souvent sur les planches Mademoiselle Julie. Célèbre pour son austérité et sa misogynie, Strindberg nous livre ici un portrait de femme bouleversant. Une femme que l’homme veut réduire à sa merci et qui lui échappe sans cesse. Une femme prête à pardonner les pires turpitudes et trahisons d’un homme incapable d’aimer sur la durée.

Ce qui est fascinant dans cette pièce, est qu’elle bat en brèche la misogynie présumée de l’auteur. On aurait plutôt tendance à trouver misérables les hommes qu’il nous dépeint.

Un artiste peintre a épousé Tekla, une romancière dont la notoriété a tendance à l’éclipser. Dans son premier roman, Tekla a dépeint son premier mari sous les traits d’un idiot. L’artiste peintre a peur d’être sous la dépendance affective et intellectuelle de sa femme. Il abandonne la peinture pour la sculpture et en l’absence de sa femme se confie à un professeur qui devient son ami et le convainc de confondre Tekla comme étant une créature fourbe et frivole. Elle manipule ses sentiments, le fragilise. Il doit se venger d’elle.

Autant le dire tout de suite, quand commence la pièce, on a le sentiment de se retrouver dans un univers poussiéreux et éloigné de nos centres d’intérêt. Un peu comme si l’on faisait un voyage ethnologique au pays de nos lointains ancêtres. On est toutefois sensible au décor dont les draperies suggèrent un paysage et à la direction d’acteurs, sensible et juste.

Et l’on se rend compte que l’artiste joué par Jean-Pierre Lorit est manipulé par Gustav, le professeur à la retraite qui enseignait des langues mortes. Ce professeur prend les traits glaçants de Lambert Wilson.

Pour ceux qui n’ont jamais vu l’acteur sur scène, il surprend par sa froideur et son intensité. Il fait peur car on sent qu’il est capable de commettre des atrocités tout en gardant le cœur sec.

Au troisième et dernier acte intervient Emmanuelle Devos dans le rôle de Tekla. A ce moment, la vie avec son flot tumultueux de contradictions, entre sur le plateau. Son mari a décidé de lui tendre un piège et ne voit déjà plus ni la bonté ni l’humanité de sa femme.

En fait, si vous allez voir ce spectacle en couple, sachez quand même où vous mettez les pieds. Un des thèmes abordés est celui de l’homme plus âgé qui épouse une jeune femme et entreprend de la former (c’est-à-dire de l’éduquer selon son goût). Lorsque la femme s’émancipe et quitte son premier mari (son premier amour), celui-ci pourra-t-il supporter sa perte d’influence ? Autrement dit, 1) peut-on supporter d’avoir eu un prédécesseur ? 2) Peut-on supporter de perdre son influence envers l’être aimé.

Voilà pourquoi, finalement, cette pièce d’apparence hiératique finit par nous toucher au cœur. Ce qui nous paraissait éloigné s’avère toucher au cœur de nos comportements amoureux. Nous sommes tous soit manipulés, soit manipulateurs. L’enfer amoureux est un lieu très peuplé.

La mise en scène, répétons-le, est parfaite dans sa simplicité. Les acteurs sont au minimum remarquables, au maximum incandescents.


Philippe Sendek
© Jowebzine.com - Novembre 2005
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