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JAN FABRE
The crying body
Création pour 8 danseurs et un témoin

Théâtre de la Ville
2, place du Châtelet
75004 Paris

Du 23 au 27 novembre 2004
The crying body est un spectacle de Jan Fabre, donc un spectacle extrême qui transpire de furie et de sueur, de provocations et de sécrétions. Une expérience forte.


Jan Fabre, artiste du saisissement, alterne des plages de violence crue - visuelle, physique, émotionnelle - et des étendues narratives, faites de rires, de chansons, de corps qui craquent… Dompteur de chaos, Jan Fabre tire sur les fils des sensations, et il tire fort. Il saisit les corps, ceux des danseurs, ceux des spectateurs. Manipulant d’abord le public, il tend les fils de chair, puis les sectionne brutalement, nous laissant à bout de souffle, éperdus, traversés par un flot d’émotions contradictoires : rires, larmes, dégoût, stupéfaction. Chacune de nos réactions s’emboîte dans les manifestations extatiques, outrées, souvent à la limite du supportable, mais aussi hautement jubilatoires, des danseurs.

Jubilatoires aussi sont les échappées narratives, en particulier la scène de la confession devant un curé possédé par son propre sexe. The crying body, c’est le corps qui transpire, qui ruisselle de larmes, ces larmes qui parlent, qui portent en elles un langage, et dont nous apprenons les mots avec Jan Fabre.

Il nous donne aussi les mots pour arracher les carapaces d’hypocrisie et réapprendre notre individu "sauvage", initial.

On l’appelle "le guerrier de la beauté", on pourrait ajouter : de la beauté excessive. Tout est excès ici, l’esthétisme pur et net, mis en scène dans un noir et blanc très graphique, les chorégraphies tendues et érotiques, les danseurs saisis dans des poses de peinture médiévale. Excessives aussi la longueur des scènes qui nous épuisent, nous oppressent et qui, lorsqu’elles s’achèvent, nous délivrent enfin de nous-mêmes. Excessive encore la projection en fond de scène du visage en gros plan de Els Deceukelier : elle va pleurer pendant une heure et demie, pleurer, crier sans bruit, se décomposer en larmes, en douleur, en bulles de morve et de salive, c’est un miroir palpitant, vivant.

Qu’ils hurlent, qu’ils injurient Dieu, qu’ils baisent comme des bêtes, qu’ils se crachent dessus, qu’ils pleurent, qu’ils rient, nous faisons corps avec les danseurs, nous n’en perdons pas une miette, c’est un festin dont nous sommes les convives hérétiques et consentant.

Consentant ? Pas tous : est-il besoin de rappeler la réputation de Jan Fabre, la violence des réactions à chacune de ses provocantes créations ? Qu’il utilise son sang pour écrire, son sperme pour peindre, qu’il se métamorphose en chevalier-insecte et se déplace ainsi pendant des heures dans une grande ville, s’arrêtant pour des étapes-prises de sang, qu’il laisse la place aux animaux, il dérange, perturbe, bouscule impitoyablement.

On voit donc encore une partie du public se lever, quitter la salle, l’air dégoûté, outré ; on entend encore des spectateurs invectiver les danseurs, faire montre d’indignation, de furie. Il faudrait mettre sur scène ce public, ses réactions de peur, de refus, elles sont aussi expressives que ce qui est joué. Elles prouvent le pouvoir de Jan Fabre, elles sont l’écho de la part d’animalité qui gronde en nous, qui est si rarement invoquée, et qui effraie.


Perrine Le Querrec
© Jowebzine.com - Novembre 2004



A noter : le 14 décembre 2004 Jan Fabre sera au Palais de Tokyo pour une performance inédite avec Marina Abramovic. Vierge et guerrier, ils s’enfermeront dans une vitrine équipée d’un système de loupes qui permet d’agrandir démesurément le microcosme, l’intérieur de la vitrine, et le macrocosme, le monde extérieur. Serez-vous prêts ?
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