Avec
Forêts, Wajdi Mouawad réussit le pari de nous embarquer
dans une épopée théâtrale de 4 heures sans
nous ennuyer. A voir au Théâtre 71 à Malakoff.
Rassurez-vous, la pièce vaut le détour, et les sièges
sont confortables !
La pièce commence en fanfare, au moment de la chute du mur
de Berlin, alors que des amis fêtent en se trémoussant
au son de "Neunundneunzig Luftballon" l'anniversaire d'avant
naissance d’un enfant à naître dans quelques mois.
On retrouvera Lou (comme un loup), ce fœtus devenu adolescente
de 16 ans, alors qu'un paléontologue (qui fera plutôt
office de détective) cherche à la convaincre de partir
avec lui à la recherche de ses origines familiales où
- il en est persuadé - réside la clef de l’étrange
mal qui a rongé sa mère jusque dans sa chair.
Lou profitera de son périple à travers l’histoire
de ses ancêtres pour se questionner sur elle-même, grandir,
et surtout essayer de briser la malédiction familiale : "Tu
ne m’as pas donné la vie, mais légué ta
douleur…"
L’(en)quête nous fera voyager avec les protagonistes du
Québec au fin fond de la forêt ardennaise, du XIXe au
XXIe siècle, à la recherche des réponses aux
non-dits ayant ponctué la vie des ancêtres de Lou.
Mouawad nous parle d’amours impossibles sur amours impossibles,
de traumatismes, d'inceste, de jumeaux terrifiants, de l'alcool aussi,
qui est "comme un amoureux encombrant que tu ne peux chasser
parce qu'il te baise comme un dieu."
Autant de thèmes difficiles qui ne nous empêchent pas
de rire franchement et souvent (le rire étant renforcé
par les expressions et l’accent québécois), et
qui créent par moments une émotion véritablement
bouleversante.
Dommage cependant que dans cette histoire à tiroirs il y en
ait un de trop, un rebondissement surnuméraire qui vient (un
petit peu) gâcher la fin…
Mais au-delà du texte, il faut saluer la direction des comédiens,
(tous jouent juste, sans exception) ainsi que le travail de mise en
scène qui recèle de bonnes trouvailles et qui dégage
une force impressionnante.
Mouawad réalise par exemple une performance étonnante
en nous faisant voyager à travers les siècles et les
continents sans changer de décor. Les très beaux jeux
d'ombres sont également remarquables, tout comme la présence
simultanée sur scène de personnages évoluant
à des époques différentes : plusieurs générations
sont ensemble sur la scène et se passent le récit (et
la parole) comme un relais : le(s) présent(s) convoque(nt)
le passé et le passé s'impose au(x) présent(s).
Au final, une pièce vraiment marquante et une sacrée
performance saluée par une salle comble et un public debout.