COMMUNION
EPISTOLAIRE
Peter Brook unit le public au destin de Tchekhov par une mise
en scène dosée et deux acteurs émouvants.
Une correspondance épistolaire jouée par deux
acteurs : lecture de lettres sans décors. Risque d’ennui,
ton monocorde et morosité. Danger. Oui, peut-être,
mais pas avec Natasha Parry et Michel Piccoli, ni avec Peter
Brook metteur en scène.
Dans quel ordre prendre l’éloge ? Le cadre.
Les Bouffes du Nord, une façade comme une autre du
10e arrondissement de Paris. Une nuit pluvieuse d’automne,
triste et froide. Un théâtre ? Non, une invitation
à rêver éveillé, une invitation
au nomadisme de l’esprit. Cette salle tirée de
l’oubli, encore un peu en ruine. Les murs bordeaux de
part et d’autre de la scène. Le spectateur est
pris dans un songe baroque où la fiction n’a
pas de limite, et n’est arrêtée par rien
dans ce théâtre où la scène est
de plain-pied avec le public (le premier rang est assis sur
des coussins au pied des acteurs).
La mise en scène. Peter Brook. Dans Oublier le temps,
il explique très bien sa volonté de transmettre
le message par-delà l’éloignement de l’acteur
et du texte : l’intention de l’acteur doit être
vraie et nullement feinte sans quoi on n’assisterait
qu’à une récitation. Pour ne pas troubler
la vérité du jeu, juste quelques éléments
de décor : trois chaises, un bureau et la scène
surélevée d’une dizaine de centimètres,
qui ne sont que l’occasion de l’évocation,
des outils entre les mains des acteurs pour évoquer,
toucher notre imagination que vont rassasier Natasha Parry
et Michel Piccoli.
Les acteurs. Je ne sais si c’est au texte ou à
eux que l’on doit d’assister à un événement
si vivant. Une relation amoureuse vécue la plus part
du temps à des kilomètres de distance. Ils voient,
et nous avec eux, les paysages qu’ils décrivent,
nous sommes suspendus à leurs interrogations que portent
les routes de Russie et d’Europe, nous partageons leurs
joies et le drame qui gagne. Ils sont vivants bien au-delà
des lignes, sur un papier jauni, extirpées du fond
d’une malle. Elle, est une actrice dont Tchekhov s’éprend.
Son accent anglais donne une distance parfaite pour une telle
relation, crée un éloignement qui complète
à merveille le jeu de scène fait de petits riens
imageant la distance de l’absence ou au contraire symbolisent
les rares moments où ils ont partagé les mêmes
lieux. Lui, Tchekhov, est impressionnant, tantôt fort,
amoureux, jeune, tantôt faible, malade, mourant.
Il n’est pas encore trop tard pour y aller.
Rodolphe Even
© Jowebzine.com - Décembre 2003
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