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     SPeCTaCLeS
 
MEG STUART
Replacement (création)

Théâtre de la Ville
2, place du Châtelet
75004 Paris

Tél. 01 42 74 22 77
Récit de la Première, le 15 mars 2006.


Soir de Première au Théâtre de la Ville. Le public se bouscule, s’écrase. Certains n’hésitent pas à marcher sur les autres pour se précipiter dans la salle et trouver une bonne place. Seront-ce les mêmes qui la quitteront une demi-heure après, outrés par le spectacle, n’hésitant pas à exprimer haut et fort leur désapprobation et leur indignation ? Tout le long des deux heures de Replacement, par vagues régulières et selon l’intensité des scènes montrées, des grappes d’individus vont se détacher du public et quitter le Théâtre.

Pourquoi ? Parce que la création-limite de Meg Stuart est "sous influence". La prise de risque y est très importante, le vocabulaire utilisé force à voir, l’outrance devient maître mot et ressort des corps brisés qui s’exposent devant nous. Des corps sur lesquels des scientifiques expérimentent, des corps mis en condition et en danger, tendus à l’extrême. À l’excès.

Placés dans un dispositif scénique particulier : une chambre rectangulaire construite dans un caisson rond posé sur un système de roulements qui soudainement se met en mouvement et entraine les corps, les oblige à des attitudes "penchées", "biaisées", et qui finira par les emporter dans des révolutions complètes, souris prises au piège dans leur roue, les acteurs sont sans cesse sous l’œil d’un témoin, qu’il soit de chair et situé en-dehors du dispositif mobile, ou celui de la caméra, inquisiteur, froid et menteur.

C’est par la caméra que s’ouvre le spectacle. C’est elle, surveillante incorruptible, qui dévoile les visages et les corps des cobayes, elle qui montrera les effets des "traitements" infligés à ces mêmes cobayes, elle aussi qui mentira en établissant/rétablissant une vision normalisée des danseurs entrainés dans le mouvement fou du caisson. Ils tombent, s’accrochent aux arêtes des meubles, se retrouvent dans des positions impossibles à tenir. Pourtant la caméra nous les montre parfaitement d’aplomb. Sur les écrans, tout semble normal.

Alors que les corps consentants (et cette notion aussi est difficilement supportable) sont constamment agités, en proie à des soubresauts, des tremblements, des secousses, des réactions hystériques, alors qu’ils sont contraints, basculés entre la normalité et l’a-normalité, alors que la communication des individus est violemment entravée, que les souffrances mentales déforment les corps, les questions se bousculent à notre conscience : que voit-on de la souffrance de l’autre ? Qui regarde qui, et comment regarde-t-on ? Qui impose les codes de normalité ? Que dicte la normalisation d’aveuglement et de renoncements ? Comment supporter l’intoxication massive de nos peurs, réelles, imaginaires et celles, encore plus pernicieuses, exercées par les forces du pouvoir ? Comment punit-on, comment surveille-t-on ? Existe-t-il une frontière ?

L’exceptionnel environnement musical de la création apporte le souffle qui souvent manque à regarder ces corps éprouvés et éprouvants. Il y aura aussi, en matière de "reprise de souffle", une scène entièrement dédiée à cette fonction vitale, où souffle et individu pratiquent la scission, où le souffle s’échappe d’un corps inerte et manque à un corps agité, où le cri respirant passe du muet à l’expressif, où il anime et désincarne le corps. Corps désincarné aussi dans la magistrale scène qui dédouble une danseuse, en fait une vision réelle et projetée, à la fois en chair et en image, disparaissant et apparaissant, jouet de la volonté d’un tiers, image mentale contrôlée et toute-puissante, écrasant bientôt la réalité.

Plus proche de la performance que de la chorégraphie (et les références artistiques sont nombreuses dans cette œuvre ouverte et tendue, notamment Cindy Sherman et l’évocation des rapports entre modèle et photographe, mais aussi les Guérillas Girls et leurs nécessaires provocations), Replacement métamorphose les corps et les esprits, effondre les conventions, révèle les traumatismes de notre société agitée.


Perrine Le Querrec
© Jowebzine.com - Mars 2006
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