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     SPeCTaCLeS
 
PLACE DES HEROS
Une pièce de Thomas Bernhard
Mise en scène d’Arthur Nauzyciel

Comédie Française
(salle Richelieu)
1, place Colette
75001 Paris
Tél. 0 825 10 1680

Jusqu’au 7 avril 2005, en alternance
C’est sur la Heldenplatz (place des Héros), à Vienne, que plus de 100 000 voix ont acclamé Hitler en 1938. Aujourd’hui, Thomas Bernhard fait s’écraser sur le sol de cette place le corps du professeur Schuster.


Le suicide est un thème récurrent chez cet auteur. Le suicide, la haine de l’Autriche et des Autrichiens, l’absolue nécessité d’une résistance qui passe par la colère, par le refus d’obtempérer, par la nécessité "de partir dans le sens opposé". Et pour exprimer cette colère finale (Place des héros est l’ultime pièce de Thomas Bernhard, écrite en 1988. Il mourra trois mois avant la première), l’auteur va faire résonner le bruit des bottes, le bruit des mots, il va marteler sa pensée, poser sur l’enclume de la veulerie ordinaire toute la fureur que peut susciter les attitudes de nos contemporains.

Le professeur Schuster se défenestre donc sur cette place : juif ayant quitté l’Autriche pour l’Angleterre en 1938, il décide de rentrer en 1948. Les 40 "dernières" années de sa vie vont ériger les murailles de mots qui disent le regret de ce retour, la détestation de l’Autriche, l’impossibilité d’y vivre.

Le public fait irruption dans cette histoire alors que le professeur est déjà mort, et que son souvenir va se matérialiser dans les mots de sa gouvernante, puis de son frère et de quelques autres l’ayant connu.

On voudrait que les acteurs ne "jouent" pas, ni d’effets de voix, encore moins d’effets de manche, la phrase de Bernhard contient tout cela. On voudrait qu’ils laissent les mots faire eux-même ce travail de violence inouïe, de démolition de la bêtise. On voudrait qu’ils s’effacent complètement pour laisser l’architecture de la langue bernhardienne construire son imprenable édifice. Ainsi, les acteurs qui en font le moins possible sont-ils les plus impressionnants sur scène, tout particulièrement Christine Fersen.

Oui, Thomas Bernhard bâtit une forteresse de mots où les acteurs sont enfermés, piégés. Et nous avec : le mot creuse et les murailles s’élèvent, toujours plus hautes. Trois heures de suite nous allons nous cogner contre les épaisses parois de sens, nous allons contempler la terrible puissance de ces mots pleins, tonitruants, qui hurlent et éructent de colère, nous sommes entraînés dans une vertigineuse métaphore du désastre.

La phrase de Bernhard est musique : dans l’agencement des mots, dans leur répétition extrême, dans l’infini des phrases non pas ponctuées, mais suspendues au souffle des mots, dans les variations illimitées à partir d’un même motif.

De cette immersion dans une poétique du ressassement, dans ce désir d’anéantissement (de son pays, de ses institutions, de ses habitants, de la bêtise crasse qui les anime), dans cette dénonciation de toute société vilement totalitaire, on ressort en larmes, on ressort en rage, on laisse enfin échapper notre cri retenu et l’on s’étonne qu’aucun auteur contemporain français ne fasse preuve d’une telle force, ne pointe ainsi l’inertie et l’hypocrisie criminelle de notre société, le nivellement insidieux imposé par le politiquement correct, l’absence de prise de conscience, d’attaque frontale.

N’allez pas vers la facilité, gardez les yeux ouverts, et prenez le chemin opposé.


Perrine Le Querrec
© Jowebzine.com - Mars 2005
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