Brian
Wilson était de passage à Paris pour une performance
attendue : l'interprétation du mythique Smile, l'album
"manquant" de la discographie des Beach Boys. Résurrection.
Smile : histoire d’un naufrage grandiose…
En 1966, Brian Wilson, leader des Beach Boys et "cerveau"
du groupe américain, est à l’apogée
de son talent. Il vient de sortir Pet
sounds, où son génie de la composition et
des arrangements éclate à chaque morceau, avec
l’aide des autres Beach Boys, interprètes de première
classe. L’aristocratie rock de l’époque,
les Beatles en tête, ne tarit pas d’éloges
sur l’album et une compétition amicale mais réelle
s’installe entre les deux groupes. Brian Wilson veut maintenant
faire mieux que le nouvel album des Beatles, Revolver. Et le
single suivant des Beach Boys, le révolutionnaire Good
vibrations, place d’emblée la barre très
haut. L’ambition de Brian Wilson est alors d’écrire
une "symphonie adolescente pour Dieu", rien de moins.
Il imagine un album où s’entremêleront tous
les styles de la musique américaine, avec de larges sections
instrumentales et des thèmes récurrents. Il s’adjoint
les services du parolier Van Dyke Parks et les sessions d’enregistrements
commencent : ce sera Smile.
Mais rapidement les problèmes s’accumulent : les
autres Beach Boys n’apprécient ni les paroles hermétiques
ni les sons étranges de Smile, et le font clairement
savoir à Brian, dont l’état mental s’aggrave
de jour en jour. Si les drogues ont pu lui permettre d’étendre
sa créativité, elles lui font perdre la direction
à donner à son travail. Wilson se croit espionné,
fait installer un piano dans un bac à sable, devient
obsédé par la nécessité de manger
des légumes, tout en continuant à consommer de
nombreux hamburgers… Le coup de grâce est donné
en avril 1967 par la visite de Paul McCartney qui fait écouter
en avant-première aux Beach Boys des titres du nouvel
album des Beatles, Sgt. Pepper. En mai, l’abandon du projet
Smile est officiellement annoncé. Des fragments de Smile
sortiront finalement sur l’album Smiley smile puis sur
divers autres disques des Beach Boys, tel un puzzle impossible
à reconstituer. Marqué par l’échec
de Smile, Brian Wilson s’enfonce dans la dépression
et la maladie mentale.
… et d’une résurrection
La probabilité que Brian Wilson parte un jour en tournée
pour interpréter les titres de Smile était donc
pour le moins réduite. Pourtant, après des années
de traitements psychiatriques et de cures de désintoxication,
depuis la fin des années 90, Wilson semble avoir retrouvé
un semblant d’équilibre, et s’est mis à
parcourir le monde pour y interpréter ses grands classiques.
Il est accompagné par un groupe tout bonnement incroyable,
formé d’une quinzaine de personnes (dont une section
de cuivres et de cordes), chantant peut-être mieux que
les Beach Boys n’ont jamais chanté en concert,
et capable de reproduire à la perfection le son si particulier
de Pet Sounds et des autres productions de Brian Wilson. Le
groupe forme une sorte de cocon protecteur ; tout le monde s’installe
d’ailleurs sur la scène en demi-cercle, Wilson
au milieu, pour une première partie acoustique. La voix
de Brian Wilson, bientôt 62 ans, n’est évidemment
plus ce qu’elle était dans les années 60
: ce n’est plus lui qui chante les parties vocales les
plus hautes, et on le sent fréquemment en difficulté
pour atteindre certaines notes. Ce soir, à l’Olympia,
il se présente d’ailleurs avec une écharpe
autour du cou, signe d’un coup de froid. Une fois la partie
acoustique achevée, il va s’installer devant un
clavier (équipé de deux prompteurs) dont il ne
jouera pratiquement pas une note de la soirée. Le groupe
interprète quelques titres de Pet Sounds, dont le superbe,
magnifique, inusable (consultez votre dictionnaire de synonymes)
God only knows. Et ce n’est pas une quinte de toux pendant
la chanson qui empêchera le public de l’Olympia
de l’applaudir à tout rompre. Lorsque les musiciens
quittent la scène pour l’entracte, la salle est
déjà totalement sous le charme. Le plus merveilleux
reste à venir.
Le groupe revient, et dans une projection psychédélique,
s’affiche un titre : Smile. Et pendant les quarante minutes
qui suivent, on comprend enfin. Le puzzle se reconstitue, les
pièces s’enchaînent, avec une cohésion
enfin retrouvée. Le public applaudit les quelques titres
de l’album qui avaient malgré tous vu le jour :
Heroes and villains, Cabinessence, Surf’s up… Des
vagues de plaisir et d’émotion se font sentir.
Tout est là : on passe allègrement de la musique
hawaïenne à la comptine pour enfants, des harmonies
des "barbershop quartets" à la comédie
musicale, le tout transformé, assemblé et transcendé
par le talent de Brian Wilson. Malgré les éclairages
très colorés, cette musique n’a rien de
psychédélique ; elle n’est en rien datée,
à l’inverse des premiers tubes des Beach Boys ;
elle ne ressemble à rien d’autre de connu, et semble
tout à fait en dehors de toute mode. Smile s’achève
par Good vibrations, dans une version légèrement
différente (aussi bien dans la mélodie que dans
les paroles) de celle connue du grand public. (Cette version
primitive est disponible en bonus track sur le CD des Beach
Boys Smiley smile/Wild honey).
Le public est alors debout et ne s’assoira plus jusqu’à
la fin du concert. Le groupe quitte la scène puis revient
progressivement, chaque membre entrant sous les ovations, la
plus grande de ces ovations étant évidemment pour
Wilson lui-même. Dans une ambiance surchauffée,
commence le dernier rappel, composé des plus célèbres
tubes "surf" des Beach Boys : Do it again, I get around,
Barbara Ann… Peut-être moins recherché que
Smile, mais il n’y a rien de tel pour déchaîner
le public. D’ailleurs, Brian Wilson se lève et
s’empare d’une basse (son instrument d’origine)
pour les derniers titres. Il quitte la scène sur les
derniers accords de Fun, fun, fun avant que le groupe en fasse
autant. Puis vient le dernier rappel, dans une ambiance apaisée
: Wilson dédie le dernier titre, la splendide ballade
Love and mercy (tirée de son premier album solo) aux
victimes des attentats de Madrid. Et l’on quitte la salle
avec l’impression d’avoir été témoin
d’un délicieux miracle : avoir vu Brian Wilson
en concert.