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BRIAN WILSON
L'Olympia - Paris le 14 mars 2004
Brian Wilson était de passage à Paris pour une performance attendue : l'interprétation du mythique Smile, l'album "manquant" de la discographie des Beach Boys. Résurrection.


Smile : histoire d’un naufrage grandiose…

En 1966, Brian Wilson, leader des Beach Boys et "cerveau" du groupe américain, est à l’apogée de son talent. Il vient de sortir Pet sounds, où son génie de la composition et des arrangements éclate à chaque morceau, avec l’aide des autres Beach Boys, interprètes de première classe. L’aristocratie rock de l’époque, les Beatles en tête, ne tarit pas d’éloges sur l’album et une compétition amicale mais réelle s’installe entre les deux groupes. Brian Wilson veut maintenant faire mieux que le nouvel album des Beatles, Revolver. Et le single suivant des Beach Boys, le révolutionnaire Good vibrations, place d’emblée la barre très haut. L’ambition de Brian Wilson est alors d’écrire une "symphonie adolescente pour Dieu", rien de moins. Il imagine un album où s’entremêleront tous les styles de la musique américaine, avec de larges sections instrumentales et des thèmes récurrents. Il s’adjoint les services du parolier Van Dyke Parks et les sessions d’enregistrements commencent : ce sera Smile.

Mais rapidement les problèmes s’accumulent : les autres Beach Boys n’apprécient ni les paroles hermétiques ni les sons étranges de Smile, et le font clairement savoir à Brian, dont l’état mental s’aggrave de jour en jour. Si les drogues ont pu lui permettre d’étendre sa créativité, elles lui font perdre la direction à donner à son travail. Wilson se croit espionné, fait installer un piano dans un bac à sable, devient obsédé par la nécessité de manger des légumes, tout en continuant à consommer de nombreux hamburgers… Le coup de grâce est donné en avril 1967 par la visite de Paul McCartney qui fait écouter en avant-première aux Beach Boys des titres du nouvel album des Beatles, Sgt. Pepper. En mai, l’abandon du projet Smile est officiellement annoncé. Des fragments de Smile sortiront finalement sur l’album Smiley smile puis sur divers autres disques des Beach Boys, tel un puzzle impossible à reconstituer. Marqué par l’échec de Smile, Brian Wilson s’enfonce dans la dépression et la maladie mentale.

… et d’une résurrection


La probabilité que Brian Wilson parte un jour en tournée pour interpréter les titres de Smile était donc pour le moins réduite. Pourtant, après des années de traitements psychiatriques et de cures de désintoxication, depuis la fin des années 90, Wilson semble avoir retrouvé un semblant d’équilibre, et s’est mis à parcourir le monde pour y interpréter ses grands classiques. Il est accompagné par un groupe tout bonnement incroyable, formé d’une quinzaine de personnes (dont une section de cuivres et de cordes), chantant peut-être mieux que les Beach Boys n’ont jamais chanté en concert, et capable de reproduire à la perfection le son si particulier de Pet Sounds et des autres productions de Brian Wilson. Le groupe forme une sorte de cocon protecteur ; tout le monde s’installe d’ailleurs sur la scène en demi-cercle, Wilson au milieu, pour une première partie acoustique. La voix de Brian Wilson, bientôt 62 ans, n’est évidemment plus ce qu’elle était dans les années 60 : ce n’est plus lui qui chante les parties vocales les plus hautes, et on le sent fréquemment en difficulté pour atteindre certaines notes. Ce soir, à l’Olympia, il se présente d’ailleurs avec une écharpe autour du cou, signe d’un coup de froid. Une fois la partie acoustique achevée, il va s’installer devant un clavier (équipé de deux prompteurs) dont il ne jouera pratiquement pas une note de la soirée. Le groupe interprète quelques titres de Pet Sounds, dont le superbe, magnifique, inusable (consultez votre dictionnaire de synonymes) God only knows. Et ce n’est pas une quinte de toux pendant la chanson qui empêchera le public de l’Olympia de l’applaudir à tout rompre. Lorsque les musiciens quittent la scène pour l’entracte, la salle est déjà totalement sous le charme. Le plus merveilleux reste à venir.

Le groupe revient, et dans une projection psychédélique, s’affiche un titre : Smile. Et pendant les quarante minutes qui suivent, on comprend enfin. Le puzzle se reconstitue, les pièces s’enchaînent, avec une cohésion enfin retrouvée. Le public applaudit les quelques titres de l’album qui avaient malgré tous vu le jour : Heroes and villains, Cabinessence, Surf’s up… Des vagues de plaisir et d’émotion se font sentir. Tout est là : on passe allègrement de la musique hawaïenne à la comptine pour enfants, des harmonies des "barbershop quartets" à la comédie musicale, le tout transformé, assemblé et transcendé par le talent de Brian Wilson. Malgré les éclairages très colorés, cette musique n’a rien de psychédélique ; elle n’est en rien datée, à l’inverse des premiers tubes des Beach Boys ; elle ne ressemble à rien d’autre de connu, et semble tout à fait en dehors de toute mode. Smile s’achève par Good vibrations, dans une version légèrement différente (aussi bien dans la mélodie que dans les paroles) de celle connue du grand public. (Cette version primitive est disponible en bonus track sur le CD des Beach Boys Smiley smile/Wild honey).

Le public est alors debout et ne s’assoira plus jusqu’à la fin du concert. Le groupe quitte la scène puis revient progressivement, chaque membre entrant sous les ovations, la plus grande de ces ovations étant évidemment pour Wilson lui-même. Dans une ambiance surchauffée, commence le dernier rappel, composé des plus célèbres tubes "surf" des Beach Boys : Do it again, I get around, Barbara Ann… Peut-être moins recherché que Smile, mais il n’y a rien de tel pour déchaîner le public. D’ailleurs, Brian Wilson se lève et s’empare d’une basse (son instrument d’origine) pour les derniers titres. Il quitte la scène sur les derniers accords de Fun, fun, fun avant que le groupe en fasse autant. Puis vient le dernier rappel, dans une ambiance apaisée : Wilson dédie le dernier titre, la splendide ballade Love and mercy (tirée de son premier album solo) aux victimes des attentats de Madrid. Et l’on quitte la salle avec l’impression d’avoir été témoin d’un délicieux miracle : avoir vu Brian Wilson en concert.


Yann Darson
© Jowebzine.com - Mars 2004
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