JOHNNY
HALLYDAY :
ROCK'N'ROLL LASSITUDE
Chronique du 10 juin 2003
Hors
du champ médiatique balisé et labouré sans relâche
par les multinationales du divertissement, il est des évènements
culturels qui, faute de défricheurs, risqueraient de passer
inaperçus. Ainsi, dans notre beau pays de France, des artistes
méritants et talentueux n’ont que trop peu accès
aux médias, et donc au grand public. Et au premier rang de
ceux-là un rocker vieillissant qui va bientôt fêter
ses 60 ans, dans un quasi-anonymat qui m’aurait rendu fort triste
si j’avais été le seul à souligner et promouvoir
cette performance. Mais fort heureusement, nous sommes quelques-uns
à réparer l’injustice qui se préparait
à l’encontre de Johnny Hallyday.
Modestement, France 2 consacre ainsi son créneau horaire le
plus porteur (l’avant-JT de 20h00) à raconter par le
menu, sur deux mois pleins, la vie quotidienne de cet artiste mésestimé.
Saga Ô combien passionnante qui nous montre Johnny (il semble
qu’il soit de bon ton de dire seulement "Johnny"…)
faire des choses aussi passionnantes que soulever des haltères,
regarder une belle voiture garée dans la rue ou parler avec
ses musiciens !
Dans le même temps, Canal Plus (que l’on a connu plus
iconoclaste) diffusait une émission de près de 3h00,
toute à la gloire de celui qu’il ne convient plus de
nommer autrement que Dieu, tant les témoignages qui composaient
cette émission se sont attachés à dresser de
lui un portrait dithyrambique. Jeune, beau, intelligent, généreux,
drôle… Sans la lucidité des producteurs et quelques
coupes judicieuses au montage, on aurait appris, extasié, que
la roue, le vaccin contre la rage et la découverte de l’Amérique,
c’était lui aussi !
À ces petites attentions, ajoutons, en vrac, l’impossibilité
pour Michel Drucker d’interviewer un invité sans lui
demander d’exprimer tout le bien qu’il pense de Johnny
(on s’habitue vite à ce prénom, signe extérieur
de complicité virile), la publicité envahissante pour
ses récentes ou très anciennes productions discographiques
(jusqu’à la réédition vinylique de disques
antédiluviens qu’il eut été plus charitable
de laisser dans l’oubli où ils étaient tombés),
l’édition simultanée de 23 (vingt-trois !) livres
à sa gloire dont deux biographies massives, la sortie de plusieurs
DVD, d’intégrales musicales ou de livres d’images
proches du reliquaire pieux. C’est bien simple : impossible
d’arpenter la moindre galerie marchande sans tomber sur du Johnny
à toutes les sauces. Sceptiques, vous mettez en cause la qualité
des verres correcteurs de vos lunettes ; vous vous courrez chez l’opticien
le plus proche : Johnny vous y accueille sur toutes les affiches publicitaires
Optic 2000. Craignant pour votre santé mentale et physique,
et décidé à vous prémunir contre les conséquences
d’une disparition prématurée, vous vous précipitez
chez Crédit Mutuel Assurance : Johnny est là pour vous
servir. Johnny, encore Johnny, toujours Johnny… Jusque dans
mon Télérama hebdomadaire qui se sent oblige de me proposer
un quiz "Qui es-tu, Jean-Philippe Smet ?" !
Mais le pire, c’est d’entendre à longueur de temps
certains experts ès-musique s’entêter à
baptiser du vocable de "rocker" ce chanteur de variété
pathétique qui s’obstine à enfiler des blousons
en cuir pour fredonner ses mièvreries séniles. Et le
"méga-show de notre Jojo national" par-ci (il est
Belge !), et "les super-musicos qui l’accompagnent"
par-là (quel musicien Américain refuserait une tournée
grassement payée au pays de la bonne bouffe ?). Stop. Et par
charité, je vous épargne la mascarade des pièces
jaunes de Bernadette (Jauni Hallyday) !
Le plus triste, finalement, c’est que ce dégoulinant
raz-de-marée consensuel submerge tout sur son passage, en faisant
disparaître à jamais de moins cons, de moins beaux, de
plus purs, de plus talentueux. Alors désolé, mais Jowebzine.com
ne mange pas de ce pain-là et préfèrera toujours,
quoi qu’il arrive, Robert Piazza à Jean-Philippe Smet,
Little Bob à Big Johnny !